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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie du monde, 1851

V. Le club a l’estaminet

Alfred de Essarts· distiques, alexandrins, 465 vers

« — Citoyens, écoutez :‖ je vais faire l’appel.« Chacun devint muet ;‖ et, d’un ton solennel,Le président, vieux brave‖ à la moustache grise,Lut ces noms : « — Duriveau—‖ Forbain— Caron— Charrize— Bardoche — Rosencrantz —‖ Laplace — Jean Crampon— Fabre — Boudet — Gospur —‖ Flacon — Vouzin — Tampon— Bennotti — Kellermer —‖ Desroziers — Pierrefitte— Rétho — Jacob — Mainville —‖ Aristide — Lhermitte. »J’en passe, et des meilleurs.Ces messieurs, sur trois bancsS’étaient mis. On eût dit‖ un cercle de forbans,A voir leur air féroce‖ et leurs barbes farouches,Leurs paletots ornés‖ d’ouvertures très-louches,Et les rudes gourdins‖ qu’ils serraient dans leur mainPour réformer entre eux‖ le sort du genre humain.Un vacarme assez grand‖ ayant rempli la salle,Cet appel fut suivi‖ d’un très-long intervalle.Chacun criait, chacun‖ se levait à son tour,Afin que son projet‖ fût à l’ordre du jour.Vainement s’agitait la sonnette.« — De grâce,Disait le président,‖ restez à votre place.On ne peut discuter‖ de la sorte ; attendez,J’inscris les orateurs. »Un des plus décidés,Le citoyen Laplace,‖ un ancien capitaine,Réclama la parole‖ et, d’une voix hautaine,Fit ce speach :« — Mes enfants,‖ de bons républicainsDevraient-ils se montrer‖ turbulents et taquins ?Je suis las de vous voir,‖ pour un motif frivole,Perdre ce capital‖ qui trop vite s’envole,Le temps !… Soyons enfin‖ raisonnables. Corbleu !Nous ne jabotions pas‖ quand nous allions au feuSous l’Empereur… C’était‖ l’époque du génie !— Bah ! s’écria Boudet,‖ dites de tyrannie. »Laplace répliqua,‖ l’œil brillant de fureur :« — Voudrais-tu, par hasard,‖ salir mon Empereur,Blanc-bec de perruquier ?— A l’ordre ! à l’ordre ! » crieL’assemblée en rumeur.Le président supplie ;Mais le garçon coiffeur‖ et l’ardent vétéranTous deux par de gros mots‖ vident leur différend.On les a séparés…‖ et l’orage s’apaise.Le pauvre président‖ peut respirer à l’aise.Il reprend la parole :« — Amis, vous m’affligez.Par la division‖ si nous sommes rongés ;Si nous n’observons pas‖ la règle du civisme,C’en est fait à jamais‖ du républicanisme.Quoi ! ne pouvons-nous être‖ assemblés quelquefoisSans nous provoquer tous‖ du geste et de la voix !Soyons graves… soyons‖ dignes de la patrie,Et ne trahissons pas‖ cette mère chérieQui nous a confié‖ son espoir d’avenir.Robespierre nous voit !‖… Il faut s’en souvenir.— Bravo ! bravo !-Merci.‖ Reprenons les affaires.Nous devons aujourd’hui,‖ dans les rangs de nos frères,Admettre un vrai héros,‖ le vaillant Krisnowski,Polonais qui servit‖ sous Poniatowski.— Bravo ! bravo !— Depuis‖ un mois il est en France.Vous frémirez d’apprendre‖ à combien de souffranceIl fut soumis, après‖ la prise de Praga ;Fait prisonnier, conduit‖ aux bords du Ladoga,Roué de coups, réduit‖ à tant de pénurie,Que ses vœux appelaient‖ l’affreuse SibériePour y mourir de froid…‖ Mais il put s’échapper !Nicolas est pourtant‖ peu facile à tromper.Bref, pour nous qui devrons‖ combattre dans la rueCet officier me semble‖ une bonne recrue.— Excellente, corbleu ! dit Laplace.— Bravo !Répéta l’assemblée.— Eh bien ! dit Duriveau,Qu’il vienne, qu’il paraisse.‖ A ce vieux camaradeOffrons tous le tribut‖ d’une chaude accolade. »L’idée est adoptée.« — Il serait plus prudentDe réfléchir un peu,‖ reprit le président.Je juge Krisnowski‖ digne d’être des nôtres ;Mais généralement‖ craignons les faux apôtres,Et n’admettons personne‖ avant qu’on ait juréD’observer en tous points‖ notre code sacré.— Oui, oui ! vous poserez‖ les questions vous-même,Dit le docteur Forbain.‖ Citoyens, anatbèmeSur celui qui viendrait‖ à rompre ses serments,A trahir le secret‖ de nos engagements ! »A ces mots, prononcés‖ d’un accent énergique,Se dressent les gourdins‖ par un accord magique.Et Caron a frémi ;‖ la crainte d’un soupçonJusqu’au fond de ses os‖ fait courir le frisson…Chez le duc de Surville‖ il se voit en pensée…Ici dix mille francs,‖ là l’échine cassée ;D’une part la fortune,‖ et de l’autre les coups.Tous les républicains‖ ont allongé leurs cous.La porte s’est ouverte,‖ et l’on voit la PologneFigurée en relief‖ par une rouge trogneQu’une immense moustache‖ abrite pour moitié.Un chapeau que le temps‖ n’a pas pris en pitié,Un col noir des plus hauts,‖ puis une redingoteDes plus courtes, ayant‖ des guipures de crotte,Un large pantalon,‖ sorte de havre-sacOù logent le briquet,‖ la pipe et le tabac ;Tel était le costume‖ affreux— mais respectable— Du pauvre Polonais.‖ Il parut admirable ;Chacun sur ses malheurs‖ s’attendrit, on pressaSes deux mains, et Dieu sait‖ les larmes qu’on versaEn parlant des revers‖ de la seconde France.« — Citoyens, dit Gospur,‖ j’ai la ferme espéranceQue nous réparerons‖ le passé quelque jour,Et notre sœur du Nord‖ sera forte à son tour.Alors le Nicolas,‖ cet infâme autocrate,Sentira ce que pèse‖ un bras de démocrate.Le tyran, par nos voix‖ brusquement réveillé,Voudra vainement fuir,‖ sous ses trésors ployé :Par lui nous donnerons‖ une leçon au monde.Mort à nos ennemis !‖ gloire à qui nous seconde ! »Gospur avait jadis‖ coupé les faits-ParisPour un journal ardent ;‖ c’est là qu’il avait prisCertains mots dont on peut‖ tirer un bon usage,Lorsqu’en un club on veut‖ briller par son langage.Il eut un grand succès.‖ Par malheur, BennottiDes plis de son manteau‖ soudain étant sorti,Prit sa pose romaine‖ et sa voix la plus fortePour s’écrier :« — On fait‖ des vœux d’étrange sorte !On oublie, en parlant‖ de la Pologne ainsi,Que ma chère Italie‖ est bien souffrante aussi.Pays des Scipions,‖ terre de Michel-Ange,De ta vieille splendeur‖ le Barbare se venge !L’Italie est aux fers‖ du lourd Autrichien…Amis, vous le savez,‖ et vous ne dites rien !C’est par là que la France‖ aura d’abord un rôleA remplir.— Der Teufel !‖ je vous trouve un peu drôle,S’écria Rosencrantz,‖ saxon aux cheveux roux.Pourquoi vouloir ainsi‖ qu’on commence par vous ?Puisqu’il s’agit de fers,‖ voyez la tyrannieQui pèse lourdement‖ sur notre Germanie.J’invoque pour les miens‖ le secours des Français :Chez nous comme en nos cœurs‖ ils trouveront accès.— Au loin votre Allemagne,‖ et vive l’Italie !— Au diable votre Rome,‖ et vive ma patrie !— Ça, dit le Polonais,‖ vous êtes bons tous deux !Mon pays avant tout ! »Se prenant aux cheveux,Les trois braves allaient‖ poursuivre la disputePar les poings… Mais on put‖ prévenir cette lutte.Sauf un accroc léger‖ que reçut BennottiDans son manteau, le choc‖ fut bien vite amorti.Le président s’était‖ couvert. Mais l’assemblée,Que la crainte du bruit‖ avait d’abord troublée,Voulut continuer‖ la séance. On vidaTrois litres de vin blanc,‖ et puis on décidaQue l’on s’occuperait‖ d’une grave matière :De réorganiser‖ la France tout entière.La parole est donnée à Forbain.« — Mes amis,Soyons fermes et grands.‖ C’est à nous qu’est remisLe soin de préparer‖ l’avenir de l’Europe.Écoutez-moi, souffrez‖ que je vous développeLe plan qui m’est venu‖ pendant les longues nuitsOù la pensée active‖ allégeait mes ennuis.La France est un pays‖ neuf pour la république.Il en a fait l’essai,‖ mais l’essai fut unique ;Un soldat confisqua‖ nos jeunes libertés.Revenons aux efforts‖ que l’on avait tentés.Montrons-nous aujourd’hui‖ dignes fils de nos pères ;Ils eurent la tempête :‖ à nous les temps prospères.Le fusil à la main,‖ ils ont semé pour nous ;La moisson a mûri…‖ Peuples, qu’attendez-vous ?Les rois s’en vont ! a dit‖ une voix prophétique.Sachons donc profiter‖ de ce moment critiqueOù chaque souverain,‖ devant nous reculant,Regarde avec effroi‖ son trône chancelant.Je le prédis : ce siècle,‖ où l’homme s’associe,Verra l’essor brillant‖ de la démocratie.— Très-bien ! très-bien !— A nous‖ le pouvoir, la splendeur.Montrons en nous dressant‖ quelle est notre grandeur.— Très-bien ! »Émotion.‖ On tousse, on crache, on pleure.« — A l’horloge du temps‖ vient de sonner notre heure ;Notre tour est venu.‖ Plus de maîtres, de rois !Meure le privilège ;‖ à nous seuls tous les droits.Le peuple aura cessé‖ d’être comme un coupableQui doit s’humilier‖ sous la main qui l’accable. »A ces mots, les hourras‖ éclatent en transportsQui de leur profond somme‖ eussent tiré les morts.L’orateur profita‖ de cet effet de dramePour ajouter bientôt :« — Vous comprenez mon âme.Merci, frères. Surtout,‖ quand nous aurons reprisNotre rang et nos droits,‖ connaissons-en le prix ;Ne laissons plus venir‖ de ces princes perfidesQui criaient : « Gloire au peuple !‖ » et se faisant ses guides,Nous apprêtaient des fers‖ en nous tendant la main,La veille nos amis,‖ — tyrans le lendemain.Je dis : « Tout pour nous seuls !‖ » Voyez, ici nous sommesTrente au moins. Parmi nous‖ on peut trouver des hommes,Oui, des hommes d’État… J’ai moi-même arrangéUn ministère, afin‖ qu’en donnant son congéA Philippe, on possède,‖ en ce rude passage,Une combinaison‖ à la fois ferme et sage. »Déployant un papier‖ avec grand appareil,L’orateur lut ceci :« Président du Conseil :« Capitaine Laplace,‖ avec le portefeuille« De la Guerre. »« — Bravo !‖ dit chacun, on l’accueille ! »— « Commerce : Desroziers. »« — Eh quoi ! dit celui-ci,— Attendez ; vous pourrez‖ discuter tout ceci. »« Intérieur : Forbain.‖ Affaires Étrangères :« Jacob. A tous emplois‖ sont propres les libraires…« Travaux publics : Caron.‖ Aux Finances : Gospur. »« S’il est peu financier,‖ du moins il est très-purComme républicain,‖ et cela doit suffire.C’est le premier brevet‖ que le pays désire. »« Instruction publique‖ et Cultes… » « Sur ma foi !Citoyens, vous n’eussiez‖ pas mieux choisi que moi :Je prends Jacques Vouzin,‖ le grand maître d’étude.Jamais de croire en Dieu‖ Vouzin n’eut l’habitude ;Ce sera fort joli‖ quand notre fier clergéPar ce ministre-là‖ se verra dirigé. »« Marine : Jean Lhermitte.‖ » « Il servit à Marseille… »« Aristide : Police. »— « A merveille ! à merveille ! » —« Justice : Sigismond‖ Rétho, jeune avocat,« Étudiant du moins…‖ mais déjà plein d’éclat.« Aux Beaux-Arts : Duriveau ;‖ pour le Louvre : Bardoche. »« Tel est mon plan : voyez‖ si quelque chose y cloche.Je le livre sans crainte‖ à vos réflexions ;Jugez-le, mais surtout‖ jugez sans passions. »Jean Crampon se leva,‖ tout gonflé de colère,Comme est représenté‖ le lion populaire ;Son visage bouffi,‖ ses poings fermés, ses yeuxÉtincelants, prouvaient‖ un dépit furieux.« — C’est donc ainsi, dit-il,‖ que dans la républiqueLa sainte égalité‖ selon toi se pratique !Tu prends tout pour les tiens,‖ et tu te places, toi,D’après ton bon plaisir,‖ dans le premier emploi !Je suis un ouvrier,‖ un cambreur ; mais je jureQu’on ne me fera point‖ avaler cette injure.Je suis un prolétaire,‖ et mes droits sont connus.Aristos déguisés,‖ respectez les bras-nus ! »Cette interruption‖ fit un effet terrible.Mais Forbain, laissant voir‖ un sourire impassible,Répondit doucement :« — Citoyen, c’est un tortDe s’emporter ainsi ;‖ pourquoi crier si fort ?Chacun a son avis,‖ mais aucun ne commande.Quant à l’ambition,‖ oui la mienne est très-grande :C’est de servir un jour‖ mon pays ; qui de nousN’en voudrait faire autant ?— Nous le servirons tous !S’écria l’assemblée.— Et j’ajoute : personnePlus que toi ne mérite‖ une part large et bonne.J’allais parler de toi,‖ citoyen, tout exprès :Ton futur ministère‖ est celui du Progrès.— J’accepte, dit Crampon,‖ lui tendant sa main rude.Vingt ans, dans l’atelier,‖ j’ai poursuivi l’étudeDu travail, et je sais‖ comment rendre meilleur,Aux dépens des Crésus,‖ le sort du travailleur.Que j’arrive au pouvoir‖ en tenant ma bannière,Les vieilles questions‖ sortiront de l’ornière ;L’argent circulera ;‖ le régime nouveauPlacera tous les fronts‖ sous le même niveau.Plus d’étages divers,‖ d’esclaves ni de maîtres !Nous n’engraisserons plus‖ l’orgueil de quelques traîtresQui sur les ouvriers‖ font tomber leur mépris.Ayons de nos travaux‖ le légitime prix.Un code d’atelier‖ protégera nos veilles…Bannissons les frelons,‖ nous serons les abeilles ! »Vifs applaudissements.‖ Crampon félicitéPar ses amis, revient‖ au banc qu’il a quitté.Le président alors‖ prend ainsi la parole :« — Ministres désignés,‖ il faut qu’à tour de rôleVous exposiez vos plans,‖ pour que nous sachions tousCe que notre avenir‖ peut attendre de vous.— Oui ! oui !— Levez-vous donc,‖ capitaine Laplace.— Amis, dit le vieux brave,‖ on me met face à faceAvec un tel devoir,‖ que je refuseraisSi mon repos passait‖ avant les intérêtsDe ma chère patrie…‖ O ma patrie ! ô France !On aura vainement‖ enchaîné ta vaillance.Ainsi que le lion‖ tu te réveilleras,Et fière comme lui‖ partout tu régneras.Je veux, moi gouvernant,‖ que notre jeune arméeÉgale ses anciens‖ en force et renommée ;Je veux que pas un roi‖ ne demeure debout.Nous savons les chemins‖ et nous irons partout.Nos frontières du Rhin !‖ plus de traités de Vienne !Et, propagande ou guerre,‖ il faut, quoi qu’il advienne,Dans l’univers entier‖ promener nos drapeaux.J’ai dit. »Vous eussiez vu‖ casquettes et chapeauxS’agiter, tant fut grand‖ l’effet de la harangue.« — Satané capitaine !‖ il possède une langue !Dit l’envieux Boudet‖ tout bas à son voisin ;Mais il s’inspire trop‖ dans le jus de raisin. »Forbain est appelé.« — Citoyens, qu’ai-je à dire ?Vous me connaissez bien,‖ et vous pouvez prédireQue si l’Intérieur‖ un jour m’est confié,Le peuple aura cessé‖ d’être, sacrifié.Nettoyer les bureaux,‖ ces foyers de souillures,Répartir entre vous‖ places et préfectures,Tel est mon premier soin ;‖ en faveur des amis,Je chasse sans pitié‖ jusqu’aux plus vieux commis.Qui servit les tyrans‖ nous porterait ombrage.La vertu ne veut point‖ d’un impur alliage.De plus, pour m’assurer‖ de nos départements,Et pour me procurer‖ de bons renseignements,J’ai dessein d’envoyer‖ partout des émissairesQue je décorerai‖ du nom de Commissaires.Ils auront le pouvoir‖ militaire, civil,Judiciaire même ;‖ et d’un regard subtilLiront au fond des cœurs‖ les projets royalistes.De suspects, de réacs‖ ils m’enverront des listes.Afin que par le luxe‖ ils narguent nos tyrans,Chacun d’eux recevra‖ par jour quarante francs.Quant à la Chambre, il faut‖ qu’elle ait aussi sa rente :Ce n’est pas, entre nous,‖ matière indifférente.Vous aurez tant souffert,‖ hélas ! dans le passé…Qu’un jour le dévoûment‖ soit bien récompensé. »Bravos multipliés.‖ Bientôt à la tribuneParaît maître Jacob.‖ Sa figure est commune ;Mais il porte en sa barbe,‖ en son front, en ses yeuxUne assurance rare,‖ un aplomb merveilleux.Libraire démocrate,‖ éditeur politique,Il rêve de troquer‖ son arrière-boutiqueContre un brillant hôtel‖ aux somptueux salons,Et d’avoir vingt laquais‖ tout chargés de galons.« — Mon programme, dit-il,‖ est simple ; en une phraseJe vous l’exposerai‖ sans détour, sans emphase,La France, si je puis‖ avoir place au Conseil,Reprendra dans l’Europe‖ un éclat sans pareil.Les questions par nous‖ seront bientôt vidées,Et nos ambassadeurs‖ ce seront les idées.— Caron, à toi. »Caron se leva.« — Je prétendsMettre mon ministère‖ à la hauteur du temps,Dit-il ; car les Travaux‖ sont comme une semenceD’où sort une moisson‖ inépuisable, immense.Chacun aura le droit‖ de vivre par ses bras ;Le riche a fait de nous‖ autant de parias :Mais il devra compter‖ avec la multitude.D’un salutaire effroi‖ naît la sollicitude.— Gospur, à toi. »Gospur se leva.« — Je dis, moi,Qu’en finances il faut‖ une nouvelle loi.Délivrons de l’impôt‖ le peuple qui succombeEt traîne son fardeau‖ jusqu’aux bords de la tombe.Le pauvre seul gémit‖ des charges de l’État :Lui prendre ses deniers‖ c’est presque un attentat.Ce qu’on demande au pauvre‖ il est sûr qu’on le vole.Prélevons le budget‖ sur un luxe frivole.Les titres insolents‖ de messieurs tels et tels,Les laquais, les chevaux,‖ les chiens et les hôtels,Articles de budget !‖… Bientôt mes ordonnancesMétamorphoseront‖ la face dès finances.— Vouzin, à toi. »Vouzin‖ se leva, raide et sec,Philosophe pétri‖ de syntaxe et de grec.« — L’entendement, dit-il,‖ veut l’étude profonde.L’instruction publique‖ est l’école du monde.Rien d’abstrait, mes amis,‖ mais rien de général ;Tout est concret. L’idée‖ existe au principal ;Mais nos conceptions‖ toutes particulièresSe meuvent dans l’esprit‖ de diverses manières.Vous comprenez ? — Il n’est‖ pas de sensationSans quelque volonté,‖ sans quelque attention ;Pas de volition‖ ne venant d’une forceCausatrice. Autrement‖ penser est une amorce.La synthèse, et non pas‖ l’analyse ! — Comment ?Particularité‖ veut dire entendement :Or, nos conceptions‖ offrent deux caractères,Contingentes tantôt‖ et tantôt nécessaires.D’où je conclus qu’au jour‖ où je gouvernerai,Le savoir jouira‖ d’un triomphe assuré. »Le président bâillait.« — Je passe à la Justice,Dit-il. Parle, Rétho,‖ pour que l’on t’investisse. »Rétho pour haranguer‖ ne se fit pas prier.C’était un pleutre ayant‖ le poil d’un sanglier,L’œil fauve, le teint blême‖ et le rictus d’un dogue,Des taches à la peau,‖ le nez camus, l’air rogue.Chez lui tout affectait‖ le carré : son habit,Son gilet, son chapeau,‖ son col et son débit.Rétho prit carrément‖ son sujet en ces termes :« — Citoyens, le temps vient‖ où de plus en plus fermesNous devrons dévouer‖ tous nos soins au pays.On me nomme ministre :‖ eh bien ! moi, j’obéis.Sous le poids du pouvoir‖ grandira mon courage ;Je ne pâlirai point‖ aux éclairs de l’orage.— Bravo ! très-bien !— Il est‖ dans mon départementDes abus odieux,‖ mais qui soudainementDisparaîtront ; qu’enfin‖ le pauvre ait, dans son juge,Non un rude censeur,‖ mais un père, un refuge.Assez d’infortunés‖ peuplent les cabanons :Le geôlier inscrira‖ de plus illustres noms…Vile aristocratie,‖ ô marâtre coupable !J’armerai contre toi‖ ma Thémis implacable.— Bravo ! très-bien ! »Chacun‖ félicite Rétho :On a vu Bennotti‖ trembler dans son manteau…D’émotion, s’entend.« — Aux Beaux-Arts, à cette heure,Cria le président. Duriveau !— Que je meure,Murmura ce dernier,‖ si je sais un seul motDe discours. Mais parlons.‖ Qui dit muet, dit sot.Messieurs… Non, citoyens…‖ Quand Diogène, à Rome…Non, à Sparte plutôt…‖ cherchait jadis un homme,Et sa lanterne en main‖ le cherchait vainement,Il avait bien raison‖ ce poëte !… VraimentDistinguer entre l’un‖ et l’un, comme dit maîtreHugo, c’est difficile,‖ il faut bien s’y connaître.— Au fait ! au fait !— Amis,‖ nous avons bien le temps.Ah ! de mes sentiments‖ vous serez tous contents.L’art est dans son essence‖ une chose superbe ;Mais nous serions réduits‖ à chiquer tous de l’herbe,Si le bourgeois commun,‖ grossier, indifférent,Toujours par ses écus‖ tenait le premier rang.L’art est peuple avant tout ;‖ il est michelangesque,Et du raphaélesque‖ il s’élève au dantesque.Chaque siècle a son goût ;‖ le nôtre, par bonheur,Est le plus beau de tous :‖ nous avons la couleur.En dépit de rapins‖ et de bedeaux malingres,Eugène Delacroix‖ enfonce le père Ingres.Delaroche… épicier !‖ A bas le noir Granet !Vivent Diaz et Decamps !‖… Foin d’Horace Vernet !Que je sois aux Beaux-Arts,‖ l’affreuse Académie— Ce corps putréfié,‖ cette vieille momie— Sera honteusement‖ chassée, et ses tableauxEn expiation‖ serviront de flambeaux ! »Ce speach improvisé‖ satisfit l’auditoire,Et le jeune sculpteur‖ en sortit à sa gloire.« — A Duriveau je suis‖ de cœur et d’âme uni,Dit Bardoche.— Très-bien ! »L’examen est fini,Quand le limonadier‖ pénétrant dans la salle,Le visage effaré :« — Vite que l’on détale !Par là sont des agents‖ de police venusPour nous espionner ;‖ si nous sommes connus,Gare à nous ! le Parquet‖ n’y va pas de main morte. »A ces mots, il ouvrit‖ une petite porte ;Et chacun s’esquiva‖ par un étroit couloirQui menait, loin de là,‖ dans un passage noir.Le lapin au terrier,‖ le lièvre dans son gîteFuit moins diligemment‖ sous la peur qui l’agite.Pour attendre le jour‖ où vaincrait leur drapeau,Ces messieurs avaient soin‖ de ménager leur peau.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
211((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a l’appel / solennel masculine, classiqueb grise / Charrize féminine, classiquea Crampon / Tampon masculine, classiqueb Pierrefitte / Lhermitte féminine, classiquea meilleurs / bancs / forbans masculine, classiqueb farouches / très-louches féminine, classiquea main / humain masculine, classiqueb salle / intervalle féminine, classiquea tour / jour masculine, classiqueb sonnette / grâce / place féminine, classiquea attendez / orateurs / décidés masculine, classiqueb capitaine / hautaine féminine, classiquea speach / républicains / taquins masculine, classiqueb frivole / s’envole féminine, classiquea Corbleu / feu masculine, classiqueb génie / tyrannie féminine, classiquea fureur / Empereur masculine, classiqueb perruquier / crie / rumeur / supplie féminine, classiquea vétéran / différend masculine, non classiqueb s’apaise / l’aise féminine, classiquea parole / m’affligez / rongés masculine, classiqueb civisme / républicanisme féminine, classiquea quelquefois / voix masculine, classiqueb patrie / chérie féminine, classiquea d’avenir / souvenir masculine, classiqueb bravo / affaires / frères féminine, classiquea Krisnowski / Poniatowski masculine, classiqueb bravo / France / souffrance féminine, classiquea Praga / Ladoga masculine, classiqueb pénurie / Sibérie féminine, classiquea s’échapper / tromper masculine, classiqueb rue / recrue féminine, classiquea Laplace / Bravo / l’assemblée / Duriveau masculine, classiqueb camarade / accolade féminine, classiquea adoptée / prudent / président masculine, classiqueb nôtres / apôtres féminine, classiquea juré / sacré masculine, classiqueb vous-même / anatbème féminine, classiquea serments / engagements masculine, classiqueb énergique / magique féminine, classiquea soupçon / frisson masculine, classiqueb pensée / cassée féminine, classiquea coups / cous masculine, classiqueb Pologne / trogne féminine, classiquea moitié / pitié masculine, classiqueb redingote / crotte féminine, classiquea havre-sac / tabac masculine, classiqueb respectable / admirable féminine, classiquea pressa / versa masculine, classiqueb France / espérance féminine, classiquea jour / tour masculine, classiqueb autocrate / démocrate féminine, classiquea réveillé / ployé masculine, classiqueb monde / seconde féminine, classiquea faits-Paris / pris masculine, classiqueb usage / langage féminine, classiquea Bennotti / sorti masculine, classiqueb forte / s’écrier / sorte féminine, classiquea ainsi / aussi masculine, classiqueb Michel-Ange / venge féminine, classiquea Autrichien / rien masculine, classiqueb rôle / remplir / drôle féminine, classiquea roux / vous masculine, classiqueb tyrannie / Germanie féminine, classiquea Français / accès masculine, classiqueb l’Italie / patrie féminine, classiquea deux / tout / cheveux masculine, classiqueb dispute / lutte féminine, classiquea Bennotti / amorti masculine, classiqueb l’assemblée / troublée féminine, classiquea vida / décida masculine, classiqueb matière / entière féminine, classiquea Forbain / amis / remis masculine, classiqueb l’Europe / développe féminine, classiquea nuits / ennuis masculine, classiqueb république / unique féminine, classiquea libertés / tentés masculine, classiqueb pères / prospères féminine, classiquea nous / qu’attendez-vous masculine, classiqueb prophétique / critique féminine, classiquea reculant / chancelant masculine, classiqueb s’associe / démocratie féminine, classiquea bien / splendeur / grandeur masculine, classiqueb bien / pleure / heure féminine, classiquea rois / droits masculine, classiqueb coupable / l’accable féminine, classiquea transports / morts masculine, classiqueb drame / bientôt / âme féminine, classiquea repris / prix masculine, classiqueb perfides / guides féminine, classiquea main / lendemain masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea arrangé / congé masculine, classiqueb passage / sage féminine, classiquea appareil / ceci / Conseil masculine, classiqueb portefeuille / Guerre / l’accueille féminine, classiquea Desroziers / celui-ci / ceci masculine, classiqueb Étrangères / libraires féminine, classiquea Gospur / très-pur masculine, classiqueb suffire / désire féminine, classiquea foi / moi masculine, classiqueb d’étude / l’habitude féminine, classiquea clergé / dirigé masculine, classiqueb Marseille / Police / merveille féminine, classiquea avocat / d’éclat masculine, classiqueb Bardoche / cloche féminine, classiquea réflexions / passions masculine, classiqueb colère / populaire féminine, classiquea yeux / furieux masculine, classiqueb république / pratique féminine, classiquea toi / emploi masculine, classiqueb jure / injure féminine, classiquea connus / bras-nus masculine, classiqueb terrible / impassible féminine, classiquea doucement / tort / fort masculine, classiqueb commande / très-grande féminine, classiquea nous / autant / tous masculine, classiqueb l’assemblée / personne / bonne féminine, classiquea exprès / Progrès masculine, classiqueb rude / l’étude féminine, classiquea meilleur / travailleur masculine, classiqueb bannière / l’ornière féminine, classiquea nouveau / niveau masculine, classiqueb maîtres / traîtres féminine, classiquea mépris / prix masculine, classiqueb veilles / abeilles féminine, classiquea félicité / quitté masculine, classiqueb parole / rôle féminine, classiquea tous / vous masculine, équivalenteb oui / Laplace / face féminine, classiquea refuserais / intérêts masculine, classiqueb France / vaillance féminine, classiquea réveilleras / régneras masculine, classiqueb armée / renommée féminine, classiquea debout / partout masculine, classiqueb Vienne / advienne féminine, classiquea drapeaux / dit / chapeaux masculine, classiqueb harangue / langue féminine, classiquea voisin / raisin masculine, classiqueb appelé / dire / prédire féminine, classiquea confié / sacrifié masculine, classiqueb souillures / préfectures féminine, classiquea amis / commis masculine, classiqueb ombrage / alliage féminine, classiquea départements / renseignements masculine, classiqueb émissaires / Commissaires féminine, classiquea civil / subtil masculine, classiqueb royalistes / listes féminine, classiquea tyrans / francs masculine, classiqueb rente / indifférente féminine, classiquea passé / récompensé masculine, classiqueb tribune / commune féminine, classiquea yeux / merveilleux masculine, classiqueb politique / arrière-boutique féminine, classiquea salons / galons masculine, classiqueb phrase / emphase féminine, classiquea Conseil / pareil masculine, classiqueb vidées / idées féminine, classiquea toi / leva / prétends / temps masculine, classiqueb semence / immense féminine, classiquea bras / parias masculine, classiqueb multitude / sollicitude féminine, classiquea toi / leva / moi / loi masculine, classiqueb succombe / tombe féminine, classiquea l’État / attentat masculine, classiqueb vole / frivole féminine, classiquea tels / hôtels masculine, classiqueb ordonnances / finances féminine, classiquea toi / sec / grec masculine, classiqueb profonde / monde féminine, classiquea général / principal masculine, classiqueb particulières / manières féminine, classiquea sensation / attention masculine, classiqueb force / amorce féminine, classiquea Comment / entendement masculine, classiqueb caractères / nécessaires féminine, classiquea gouvernerai / assuré masculine, classiqueb bâillait / Justice / t’investisse féminine, équivalentea prier / sanglier masculine, classiqueb dogue / rogue féminine, classiquea habit / débit masculine, classiqueb termes / fermes féminine, classiquea pays / j’obéis masculine, classiqueb courage / l’orage féminine, classiquea bien / département / soudainement masculine, classiqueb juge / refuge féminine, classiquea cabanons / noms masculine, classiqueb coupable / implacable féminine, classiquea bien / Rétho / manteau masculine, classiqueb s’entend / heure / Duriveau / meure féminine, classiquea mot / sot masculine, classiqueb Rome / homme féminine, classiquea vainement / Vraiment masculine, classiqueb maître / connaître féminine, classiquea fait / temps / contents masculine, classiqueb superbe / l’herbe féminine, classiquea indifférent / rang masculine, classiqueb michelangesque / dantesque féminine, non classiquea bonheur / couleur masculine, classiqueb malingres / Ingres féminine, classiquea Granet / Vernet masculine, classiqueb Académie / momie féminine, classiquea tableaux / flambeaux masculine, classiqueb l’auditoire / gloire féminine, classiquea uni / Bardoche / bien / fini masculine, classiqueb salle / effaré / détale féminine, classiquea venus / connus masculine, classiqueb morte / porte féminine, classiquea couloir / noir masculine, classiqueb gîte / l’agite féminine, classiquea drapeau / peau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

465 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La comédie du monde, Paris, Comptoir des imprimeurs-unis, 1851· numérisation gallica.bnf.fr· Sources