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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie du monde, 1851

IV. Une proposition

Alfred de Essarts· distiques, alexandrins surtout, 435 vers

Nous devons maintenant‖ retourner en arrière,Pour jeter sur les faits‖ un rayon de lumière.« — Comment, nous dira-t-on,‖ Arthur avec succèsDe l’hôtel de Cercourt‖ avait-il eu l’accès ? — »Sans obstacle. Il s’était‖ trouvé sur son passageUne femme du monde ;‖ au prix de quelque hommageElle avait bien voulu‖ présenter le baronChez le vieux général,‖ à se lier fort prompt.Officieux, poli,‖ de visite en visiteArthur avait paru‖ nécessaire très-vite.Il prodiguait son temps ;‖ pour Madame il courait :Sur un mot d’Amélie‖ il partait comme un trait,Enfin multipliait‖ ses aimables services.Nul, excepté Firmin,‖ ne lui croyait des vices.Le brave général‖ ne pouvait dire un mot,Sans que de Rozemon‖ il parlât aussitôt ;Il exaltait en lui‖ ses beaux traits, sa belle âme,Comme pour le jeter‖ dans les bras de sa femme.Tous ces maris, l’amour‖ leur pose son bandeau,Et pour eux le bonheur‖ paraît presque un fardeau.Il nous faut revenir‖ à Caron, — pauvre hèreQui dispute sa vie‖ à l’atroce misère ;Courant tous les hasards,‖ narguant tout préjugé ;Ballotté par le sort,‖ mais non découragé.Il avait recueilli‖ quelque part, dans la ville,Une rumeur touchant‖ le vieux duc de Surville.Ce dernier, disait-on,‖ avait certain désirD’autobiographie ;‖ et faute de loisir— Et de style peut-être —‖ il paîrait une plumeQui de ses Souvenirs‖ ferait maint gros volume.Le noble duc saurait‖ ce que coûte l’honneurD’être tout à la fois‖ le héros et l’auteur.Ce plan bien combiné,‖ chez Firmin le poëteCaron alla tout droit‖ présenter sa requête.Par-dessus tout Firmin‖ était bon, obligeant,Ne mesurant pas plus‖ son temps que son argent.Or, quand il eut lesté‖ par un repas solideNotre auteur famélique,‖ il lui servit de guide,Pour le faire connaître‖ au Mécène nouveau.Tout en marchant, Caron‖ cherchait dans son cerveauLa meilleure façon‖ de plaire au personnageEt de faire agréer‖ l’encens de son hommage.Le duc était assis‖ en face de son feuDans un vaste fauteuil ;‖ il toussait quelque peuPar habitude, ayant‖ reconnu qu’on pardonneSes honneurs à celui‖ que la vie abandonne.« — Pauvre duc ! disait-on,‖ ce n’est pas pour longtempsQu’il est ambassadeur !‖ » — Depuis plus de trente ansOn l’avait répété,‖ bien qu’il soit ordinaire,Lorsqu’on se porte mal,‖ de mourir centenaire.Donc le duc de Surville,‖ assis en son fauteuil,Parut se soulever‖ et, clignotant de l’œil,Invita poliment‖ Caron et le poëteA prendre place ; puis,‖ ferme sur l’étiquette,Il parla gravement‖ sur tous sujets ; fort bien,Mais si l’on eût sondé‖ le fond de l’entretien,On eût vu qu’il avait‖ évité, par prudence,De parler ou penser‖ avec trop d’évidence.De sorte qu’en prenant‖ congé du noble duc,Caron était certain‖ que ce vieillard caducN’avait plus une idée ;‖ et que, riche imbécile,On pouvait sûrement‖ l’étiqueter fossile.Ensuite il réfléchit‖ qu’il était invitéA revenir parfois‖ en toute liberté.Pour lui ce souvenir‖ fut un trait de lumière.« Le duc, si je suis seul,‖ se donnera carrière ;Paul le gênait sans doute…‖ Oh ! oui, je reviendrai…Les choses, je le crois,‖ marcheront à mon gré. »Caron attendit donc‖ avec impatienceLe moment de tenter‖ la seconde séance.A peine s’il daignait‖ prendre garde aux amis,Comme si la gaîté‖ l’eût déjà compromis.Il supputait tout bas‖ l’abondante ressourceD’un puissant protecteur‖ qui desserre sa bourse.Vainement Duriveau,‖ Bardoche, tour à tourVinrent faire grand bruit‖ des portraits que l’amourLeur avait inspirés‖ sous les traits de Cécile :Pour lui les plus beaux traits‖ étaient ceux du fossile.Fortunat vint aussi‖ lui parler d’un projetDe commandite immense‖ et superbe, au sujetDe la destruction‖ infaillible et complèteDes hannetons !… Déjà‖ son affaire était faite !Jadis de ces propos‖ il se fût amusé :Mais dans l’ambition‖ son cœur s’était blasé.Arriver ! c’était là‖ son unique pensée.Entrer résolument‖ dans la route tracée,Et marquer chaque pas‖ par un succès plus grand…Qui de nous n’a pas fait‖ ce rêve dévorant ?L’homme voit devant lui ;‖ rarement en arrièreSes regards satisfaits‖ embrassent sa carrière ;Aux jours qui ne sont plus‖ il jette un froid mépris ;Et seul pour ses désirs‖ l’avenir a du prix.Vers les temps que le sort‖ nous prépare en silenceToujours avec ardeur‖ l’humanité s’élance.Caron est excusable,‖ il faut bien l’avouer :Car son nœud gordien‖ est rude à dénouer.Huit jours sont écoulés.‖ Notre homme s’achemineVers l’hôtel de Surville ;‖ et tout bas il rumineLe thème louangeur‖ que d’avance il s’est fait.Mais il s’était trompé‖ sur le duc : en effetIl trouva — nous laissons‖ à juger sa surprise— Un vieillard guilleret,‖ dont le ton et la miseN’indiquaient nullement‖ un grave sénateurA l’échiné courbée,‖ à l’esprit radoteur.« — Vous m’avez, dit le duc,‖ fait un aimable hommageEn m’envoyant, Monsieur,‖ votre dernier ouvrage.Pardon si je ne peux‖ en donner mon avis ;Je ne lis plus.— Comment ?-Non, Monsieur, je relis.— Je comprends que pour vous‖ les charmes des classiques …— Erreur ! Je ne suis pas‖ de ces vieux fanatiquesDont l’engoûment aveugle‖ est acquis au passé.Le présent a du bon.— Mais il est distancé,Dit Caron en riant ;‖ l’auteur du meilleur livreAurait un très-grand tort-Lequel ?-Celui de vivre— Allons, vous étés franc,‖ soyez-le jusqu’au bout.Mail, j’y songe, mon cher,‖ vous êtes là debout ;Prenez donc ce fauteuil…‖ C’est bien… Maintenant ditesCe qui peut me valoir‖ l’honneur de vos visites. »Caron embarrassé‖ rougit. Le noble pairD’y faire attention‖ n’eut seulement pas l’air.— Voyons, confessez-moi‖ votre pensée intime.Dans tous nos sentiments‖ l’intérêt nous anime :Pourquoi pas ? Grands, petits,‖ nous rêvons le succès.C’est à l’humanité‖ que je fais le procès,Non pas à vous, Monsieur.‖ Vous entrez dans la vie ;Peut-être déjà las‖ de la route suivie.Vous voulez réussir‖ ou sortir d’embarras,C’est assez naturel ;‖ qui donc n’y prétend pas ?Il n’est point de marin‖ qui, dans le temps d’orage,N’invoque le retour‖ et n’aspire au rivage.— Votre bonté, Monsieur‖ le duc, me rend plus fort.Daignez me pardonner‖ si j’hésitai d’abord.On dit que vous voulez‖ publier vos Mémoires.— Ah ! ah ! le bruit en court…‖ On fait bien des histoires,— Si tel est par hasard‖ votre désir, je croisQue pour les rédiger‖ vous devrez faire choixD’un homme dont la plume,‖ en ce genre exercée,Calque les sentiments,‖ burine la pensée.Vos graves fonctions‖ vous ôtent le loisirD’un travail qui pour vous‖ pourrait être un plaisir ;Mais en me confiant‖ les documents, je pense…— N’achevez pas, mon cher.‖ Une mince dépenseNe saurait m’arrêter ;‖ ce n’est donc pas iciLa question d’argent‖ qui me retient. AinsiVous auriez, pour écrire‖ un livre de la sorte,Tout le talent voulu‖ que ce genre comporte ;Vous auriez tout l’esprit‖ du duc de Saint-Simon,Que je vous dirais : Non !‖ vingt fois non ! cent fois nonPourquoi ? Vous allez voir‖ si ma raison est bonne,Et s’il faut hésiter‖ quand la prudence ordonne.Discrétion, secret,‖ tels sont les deux grands motsQu’on doit dans son esprit‖ remettre à tous propos,Lorsqu’on veut conserver‖ une habile pratiqueDes détours infinis‖ de l’art diplomatique.On ne peut se montrer‖ trop grave. L’étourdiQui ferait voir son jeu,‖ perdrait tout son crédit.Entr’ouvrir un discours,‖ émettre une penséeQu’on abandonne vite‖ à peine commencée ;Opiner du bonnet ;‖ blâmer peu ; vanter moins,C’est là notre talent,‖ ce sont nos premiers soins.Impénétrable aux yeux‖ de toute une assemblée,Comme Isis, dont l’image‖ était toujours voilée,Un adroit diplomate‖ évite prudemmentDe se laisser comprendre ;‖ au besoin même il ment.Le portrait ne doit pas‖ vous sembler magnifique :Son mérite du moins‖ est d’être véridique.Maintenant vous voyez‖ pourquoi je ne fais pasMes Mémoires. Chacun‖ s’écrirait : — Quel faux pas ! —J’aurais donné le mot‖ de ma longue carrière,Et je dévoilerais‖ mon âme tout entièrePour que l’on me payât‖ bel et bien d’un congé !Par ma discrétion‖ je suis mieux protégé.Je sais beaucoup… Guizot‖ me flatte et me respecte…La plume dans mes mains‖ lui paraîtrait suspecte.Ma vieille expérience‖ est, pour bien des secrets,Le glaive suspendu‖ qui ne tombe jamais.Mais j’en ai dit assez.‖ Parlons donc d’autre chose.Avec les gens d’esprit‖ très-volontiers je cause.— Et moi, je vous écoute‖ avec tant de plaisir,Que de placer un mot‖ je n’ai pas le désir,Monsieur le duc.— Voyons,‖ racontez-moi la vieQue vous menez.— Elle est‖ fort peu digne d’envie.Je lutte pied à pied‖ contre l’adversité ;J’étais gai… Les soucis‖ ont noyé ma gaîté ;Je me suis abruti‖ dans ce commerce infâmeOù, pour nourrir le corps,‖ on dépense son âme.Un jour, quelque succès…‖ Les choses marchaient bien ;Et puis je retombais,‖ et je n’avais plus rien ;Et seul, dans mon grenier,‖ je voyais la misèreSourire en me montrant‖ sa face de sorcière !Alors je maudissais‖ le ciel qui m’oubliaQuand, parmi les humains,‖ je vins en paria.Je me disais : « Pourquoi‖ dans ce vaste théâtre« Où je dois me mouvoir,‖ la nature marâtre« M’a-t-elle refusé‖ l’air, les rayons, le feu« Qu’en bon père à ses fils‖ devait dispenser Dieu ?« Eh ! n’ai-je pas mon droit‖ au commun héritage ?« Ne pourrai-je jamais‖ entrer dans le partage ?« J’ai comme eux tous et plus‖ que beaucoup mon esprit« Qui peut-être eût brillé,‖ mais s’éteint dans la nuit. »Voilà, Monsieur le duc,‖ ma vie et ma pensée :L’une, hélas ! est souffrante,‖ et l’autre est éclipsée.— Fort bien, dit le vieillard‖ en puisant à deux doigtsDans une boîte d’or‖ un tabac fin, je voisQue n’ayant pu vous faire‖ une carrière heureuse,Vous avez pris, mon cher,‖ la route dangereuse.— Comment, Monsieur le duc ?— Ces sentiments chagrinsSont le texte banal‖ de nos républicains.— Quoi ! vous pensez…— Je sais‖ ce que parler veut dire.Qui ne possède rien‖ ne songe qu’à maudire.Aux yeux d’un pauvre diable‖ être riche et puissantC’est un crime qu’il faut‖ laver avec du sang.— Ah ! soyez-en certain,‖ mon républicanisme,Si j’en ai, ne va pas‖ jusques à l’ostracisme,— Donc vous nous permettez‖ de garder notre bien ?Mettez-vous à ma place,‖ et vous trouverez bienQu’on ait des dignités,‖ un rang ; que dans le mondeIl soit des échelons ;‖ la plus belle facondeNe saurait démontrer‖ que l’inégalitéNe soit de la nature‖ une nécessité.Estimez-vous, mon cher,‖ plus que moi cette classeOù la fureur fermente,‖ où la haine s’amasse ;Ces hommes inactifs,‖ babillards et sournois,Qui, le poignard en main,‖ jurent la guerre aux rois ;Héros d’estaminet,‖ piliers de tabagie,Faiseurs de politique‖ au sortir de l’orgie ;Moralistes barbus,‖ pour qui la libertéRime avec la licence,‖ avec la cruauté ;Gens qui font de Brutus‖ la copie infidèle,Et qui dans les Barras‖ chercheraient leur modèleSi jamais le hasard —‖ un hasard inouï —Leur donnait le pouvoir‖ si loin d’eux aujourd’hui !Franchement pouvez-vous‖ professer quelque estimePour cette faction‖ qu’alimente le crime ?— Vous êtes… permettez…‖ bien sévère pour eux.— Je suis juste avant tout :‖ ce sont des malheureux.— Est-on sûr qu’ils feraient‖ un si mauvais usageDu pouvoir, si jamais‖ ils l’avaient en partage ?— Ça, voyons, dit le duc,‖ parlez-vous franchement ?Professez-vous pour eux‖ un tel attachement ?Je sais pertinemment‖ vos liaisons secrètes.— Qui donc peut colporter‖ ces rumeurs indiscrètes ?— Ne craignez rien, mon cher ;‖ je suis persuadéQu’à rompre avec ces fous‖ vous serez décidé,Lorsque vous apprendrez‖ que d’aucun sacrificeOn ne croirait payer‖ trop cher certain service…Et d’abord, vos amis‖ vous sont-ils précieux ?— Ce sont pour la plupart‖ de vrais ambitieux.— Ah ! vous en convenez !‖… Mettons cartes sur table.Je veux être pour vous‖ un ami véritable.Une occasion s’offre,‖ il faut en profiter.— Eh quoi, Monsieur le duc…— Avant de me quitterJe veux que vous ayez‖ entière confidence.Mais chut sur tout ceci.‖ Montrez de la prudence,Car il s’agit pour vous‖ d’au moins dix mille francs,— Que dites-vous, Monsieur le duc !— Ah ! je m’entends.La somme est assez ronde‖ et mérite, je penseAttention.— Enfin‖ pour cette récompenseQue faut-il faire ?— Il faut…‖ C’est très-embarrassant…Après tout, je n’ai rien‖ à dire de blessant.Écoutez. Aussi bien‖ déguiser son langageQuand on cause d’affaires, est un enfantillage.Vos amis font-ils bien de conspirer ?— Mais… non.— Leurs principes sont-ils‖ fondés sur la raison ?— Je ne tenterais pas‖ d’en fournir une preuve.— Voulez-vous les quitter‖ et faire ainsi peau neuve ?— Je suis libre envers eux,‖ et je les quitteraisQu’ils n’en éprouveraient,‖ je crois, aucuns regrets.— Mais vous ?— Moi… c’est selon.— J’admire la réponse,Elle est diplomatique,— Eh bien ! je me prononce.Je ne tiens nullement‖ à rester dans leur jeu :L’on y perd très-souvent‖ et l’on y gagne peu.— A merveille ! Apprenez‖ que toute la policePour saisir ces Brutus‖ dont vous êtes compliceA tenté mille efforts‖ toujours infructueux.Le roi n’est pas content :‖ ces duos séditieuxSont comme à l’horizon‖ l’orage de son règne.Faut-il donc qu’au dedans‖ il s’inquiète et craigne,Tandis qu’à l’étranger,‖ ami des souverains,Il passe pour tenir‖ la France entre ses mains ?Dans sa félicité,‖ dans sa haute fortuneL’ombre des factions‖ le trouble, l’importune.Tel que le doigt fatal‖ qui gravait sur le murL’oracle menaçant‖ pour l’héritier d’Assur,Le mot de république‖ est pour lui le présageDu tonnerre,caché‖ sous les plis du nuage.Eh bien ! il faut calmer‖ l’épouvante du roi,Et j’ai compté sur vous.— Sur moi, Monsieur, sur moi !— Oui, mon cher. Vous allez‖ me comprendre à merveille.La police s’endort :‖ pour qu’elle se réveille,Elle a besoin d’avoir‖ des indices certainsSur les conspirateurs,‖ sur les clubs clandestins.Fournissez-moi la chose,‖ et je ferai le reste.— Que me proposez-vous !‖… Ah ! Monsieur, je proteste ;Moi livrer mes amis !‖ Moi vous jeter leurs noms !Les traîner de ma main‖ au fond des cabanons !Mais c’est un crime horrible.— Et vous trouvez, je pense,Que ces conspirateurs‖ sont remplis d’innocence !— J’admets leur faute. Encore‖ ils se fiaient à moi.Je ne puis, sans manquer‖ de pudeur et de foi,Trahir ceux qui jugeaient‖ ma parole sacrée ;Tous ils me maudiraient‖ pour l’avoir parjurée.— Vous êtes un enfant,‖ je vous croyais, mon cherBien plus fort. Cependant,‖ afin d’être très-clair,Je réponds : Voulez-vous‖ me rendre ce service ?…Et vous iriez très-loin‖ après ce bon office…Voulez-vous empocher dix mille francs ?— Mon Dieu !Vous me faites souffrir…‖ Ma tête est tout en feu.Ah ! voyez-vous, Monsieur‖ le duc, je n’ai dans l’âmeAucune affection‖ pour notre monde infâme ;Je méprise à peu près‖ tous les hommes ; au fondJe sais lire en leur cœur‖ et juger ce qu’ils sont ;Je dis plus : je ressens‖ pour notre espèce humaine,Lorsque je m’interroge,‖ une invincible haine ;Cependant je ne puis‖ me résoudre à trahir.— Ils vous sont odieux !— Sans nul doute : haïrEst permis ; mais il est‖ sans excuse de vendre.— Écoutez : mon dessein‖ n’est pas de vous surprendre.Je vous sais malheureux,‖ luttant contre le sort ;Je vous offre un moyen‖ d’avoir, sans nul effort,Un gentil capital‖ qu’augmentera bien viteUne place… Il y faut‖ songer ; je vous inviteA ne pas refuser,‖ par un scrupule vain ;La faveur d’aujourd’hui‖ n’a pas de lendemain.Esclave trop souvent‖ d’un préjugé futile,On prépare à son cœur‖ un regret inutile.Décidez-vous.— Monsieur‖ le duc, savez-vous bienQue si je voulais mettre‖ au jour notre entretien,Il serait instructif.— Et j’ajoute : Incroyable.Le vrai peut quelquefois‖ n’être pas vraisemblable.On dirait seulement‖ que vous calomniez.La diffamation,‖ c’est fort grave… Essayez !Je vous laisse trois jours‖ pour méditer l’affaire.Vous pouvez aisément‖ tous deux nous satisfaire.Quelques lignes de vous‖ auront un double but :Vous armez le Pouvoir…‖ en levant un tributSur des fous dont la rage‖ égale la sottise. »Caron était pensif ;‖ dans son âme indéciseLa crainte et la pudeur‖ l’emportèrent enfin.« — Judas, dit-il, vendit‖ son maître en assassin ;Si d’un pareil marché‖ je salissais mon âme,Serais-je moins que lui‖ criminel, moins infâme ?C’est impossible. Afin‖ de n’être plus tenté,Je vous quitte, Monsieur le duc.

— Quel entêté !Murmura le vieillard.‖ Croit-il que je l’estime,Que je le juge même‖ à la hauteur d’un crime ?Vil instrument, tu veux‖ échapper à ma main :Va, refuse aujourd’hui‖ pour accepter demain ! »Alors le noble pair‖ demanda sa voiture.

Caron, pendant ce temps,‖ errait à l’aventure,Sombre et muet, pensant‖ qu’il avait eu raisonDe repousser un or,‖ prix de la trahison.Il s’étonnait lui-même‖ et se trouvait sublime.Puis sondant d’un coup d’œil‖ ce gouffre, cet abîmeOù l’erreur d’un moment‖ l’eût si vite jeté,Notre homme se disait :‖ « Vive l’intégrité !Les Grecs et les Romains‖ ont bâti bien des templesPour de moins nobles traits,‖ pour de moins beaux exemples. »Cependant — et c’est là‖ que maître LuciferPrépare doucement‖ une proie à l’enfer— Caron comptait tout bas,‖ l’âme fort indécise,La somme qu’un seul mot‖ entre ses mains eût mise.Dans son oreille, ouverte‖ au tintement de l’or,Les accents du vieux duc‖ retentissaient encor.Pour un écrivailleur,‖ rarement en frairie,Dix mille francs c’était‖ presque de la féerie.Il faut en convenir,‖ le besoin de l’argentPour les fautes d’honneur‖ rend l’esprit indulgent ;Et tel eût été pur‖ si, venant en ce monde,Il eût eu pour sa lèvre‖ une source féconde,Qui, trouvant contre lui‖ mille échecs réunis,Veut voir de son malheur‖ tous les hommes punis.

« — Tiens, Caron !— Tiens, Forbain !— Ah ! je me féliciteDe t’avoir rencontré.‖ Mon cher, allons bien viteAu club ; on nous attend…‖ Je venais de chez toi.— Non, j’ai mal à la tête.— Oh ! voilà, par ma foi,Quelque chose de neuf…‖ Manquer une séanceOù sera décidé‖ le destin de la France !— Bah ! sérieusement ?— Oui, sérieusement.Les motions vont bien.‖ Mais parlons prudemment ;Les mouchards sont partout,‖ et les sergents de villeOnt pour se déguiser‖ mainte ruse subtile.Viens-tu ?— Puisqu’il le faut, je t’accompagne.— Ami,Philippe en son pouvoir‖ se croit bien affermi…Patience bientôt‖ des débris de son trône…— Eh ! Forbain, prends donc garde‖ à cette face jauneQui nous suit.— Tu dis vrai. »Nos héros clandestinsCheminèrent le long‖ du quai des Augustins,Dans le faubourg Saint-Jacque‖ ensuite ils pénétrèrent,Devant un café borgne‖ enfin ils s’arrêtèrent ;Estaminet noirci‖ par la pipe et le temps.Un billard au milieu,‖ des tables, quelques bancs,Un comptoir occupé‖ par une vieille femme,Voilà l’ensemble exact‖ de ce cloaque infâme,Où la liqueur brûlée‖ et l’acre caporalDe cent étudiants‖ formaient l’affreux régal.Une petite porte‖ ouvrait sur une chambreSans meubles, sans papier.‖ C’est là que chaque membreDu club républicain,‖ entrait discrètement.Tous ils s’étaient rendus‖ à l’appel, au momentOù Forbain apparut avec Caron.« — Silence !Cria le président ;‖ commençons la séance. »

Versification

Forme
Distiques
Rimes
201((aa))
Mètre
Alexandrins surtout (434 de 12, 1 de 13)· profil 6−6, (13)
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a arrière / lumière féminine, classiqueb succès / l’accès masculine, classiquea passage / hommage féminine, classiqueb baron / prompt masculine, non classiquea visite / très-vite féminine, classiqueb courait / trait masculine, classiquea services / vices féminine, classiqueb mot / aussitôt masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb bandeau / fardeau masculine, classiquea hère / misère féminine, classiqueb préjugé / découragé masculine, classiquea ville / Surville féminine, classiqueb désir / loisir masculine, classiquea plume / volume féminine, classiqueb l’honneur / l’auteur masculine, classiquea poëte / requête féminine, classiqueb obligeant / argent masculine, classiquea solide / guide féminine, classiqueb nouveau / cerveau masculine, classiquea personnage / hommage féminine, classiqueb feu / peu masculine, classiquea pardonne / abandonne féminine, classiqueb longtemps / ans masculine, classiquea ordinaire / centenaire féminine, classiqueb fauteuil / l’œil masculine, classiquea poëte / l’étiquette féminine, classiqueb bien / l’entretien masculine, classiquea prudence / d’évidence féminine, classiqueb duc / caduc masculine, classiquea imbécile / fossile féminine, classiqueb invité / liberté masculine, classiquea lumière / carrière féminine, classiqueb reviendrai / gré masculine, classiquea impatience / séance féminine, équivalenteb amis / compromis masculine, classiquea ressource / bourse féminine, classiqueb tour / l’amour masculine, classiquea Cécile / fossile féminine, classiqueb projet / sujet masculine, classiquea complète / faite féminine, classiqueb amusé / blasé masculine, classiquea pensée / tracée féminine, classiqueb grand / dévorant masculine, classiquea arrière / carrière féminine, classiqueb mépris / prix masculine, classiquea silence / s’élance féminine, classiqueb l’avouer / dénouer masculine, classiquea s’achemine / rumine féminine, classiqueb fait / effet masculine, classiquea surprise / mise féminine, classiqueb sénateur / radoteur masculine, classiquea hommage / ouvrage féminine, classiqueb avis / plus / Comment / relis masculine, classiquea classiques / fanatiques féminine, classiqueb passé / bon / distancé masculine, classiquea livre / tort / Lequel / vivre féminine, classiqueb bout / debout masculine, classiquea dites / visites féminine, classiqueb pair / l’air masculine, classiquea intime / anime féminine, classiqueb succès / procès masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb d’embarras / pas masculine, classiquea d’orage / rivage féminine, classiqueb fort / d’abord masculine, classiquea Mémoires / histoires féminine, classiqueb crois / choix masculine, classiquea exercée / pensée féminine, classiqueb loisir / plaisir masculine, classiquea pense / dépense féminine, classiqueb ici / Ainsi masculine, classiquea sorte / comporte féminine, classiqueb Saint-Simon / non masculine, classiquea bonne / ordonne féminine, classiqueb mots / propos masculine, classiquea pratique / diplomatique féminine, classiqueb L’étourdi / crédit masculine, classiquea pensée / commencée féminine, non classiqueb moins / soins masculine, classiquea assemblée / voilée féminine, classiqueb prudemment / ment masculine, classiquea magnifique / véridique féminine, classiqueb pas masculine, classiquea carrière / entière féminine, classiqueb congé / protégé masculine, classiquea respecte / suspecte féminine, classiqueb secrets / jamais masculine, classiquea chose / cause féminine, classiqueb plaisir / désir masculine, classiquea duc / vie / menez / d’envie féminine, classiqueb l’adversité / gaîté masculine, classiquea infâme / âme féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea misère / sorcière féminine, classiqueb m’oublia / paria masculine, classiquea théâtre / marâtre féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea héritage / partage féminine, classiqueb esprit / nuit masculine, classiquea pensée / éclipsée féminine, classiqueb doigts / vois masculine, classiquea heureuse / dangereuse féminine, classiqueb duc / chagrins / républicains masculine, classiquea pensez / dire / maudire féminine, classiqueb puissant / sang masculine, classiquea républicanisme / l’ostracisme féminine, non classiqueb bien masculine, classiquea monde / faconde féminine, classiqueb l’inégalité / nécessité masculine, classiquea classe / s’amasse féminine, classiqueb sournois / rois masculine, classiquea tabagie / l’orgie féminine, classiqueb liberté / cruauté masculine, classiquea infidèle / modèle féminine, classiqueb inouï / aujourd’hui masculine, classiquea estime / crime féminine, classiqueb eux / malheureux masculine, classiquea usage / partage féminine, classiqueb franchement / attachement masculine, classiquea secrètes / indiscrètes féminine, classiqueb persuadé / décidé masculine, classiquea sacrifice / service féminine, classiqueb précieux / ambitieux masculine, classiquea table / véritable féminine, classiqueb profiter / duc / quitter masculine, classiquea confidence / prudence féminine, classiqueb francs / duc / m’entends masculine, classiquea pense / Attention / récompense féminine, classiqueb faire / très-embarrassant / blessant masculine, classiquea langage / enfantillage féminine, classiqueb conspirer / non / raison masculine, classiquea preuve / neuve féminine, classiqueb quitterais / regrets masculine, classiquea vous / selon / réponse / diplomatique / prononce féminine, classiqueb jeu / peu masculine, classiquea police / complice féminine, classiqueb infructueux / séditieux masculine, classiquea règne / craigne féminine, classiqueb souverains / mains masculine, classiquea fortune / l’importune féminine, classiqueb mur / d’Assur masculine, classiquea présage / nuage féminine, classiqueb roi / vous / moi masculine, classiquea merveille / réveille féminine, classiqueb certains / clandestins masculine, classiquea reste / proteste féminine, classiqueb noms / cabanons masculine, classiquea horrible / pense / d’innocence féminine, classiqueb moi / foi masculine, classiquea sacrée / parjurée féminine, classiqueb cher / très-clair masculine, classiquea service / office féminine, classiqueb francs / Dieu / feu masculine, classiquea l’âme / infâme féminine, classiqueb fond / sont masculine, classiquea humaine / haine féminine, classiqueb trahir / odieux / haïr masculine, classiquea vendre / surprendre féminine, classiqueb sort / effort masculine, classiquea vite / invite féminine, classiqueb vain / lendemain masculine, classiquea futile / inutile féminine, classiqueb vous / bien / entretien masculine, classiquea instructif / Incroyable / vraisemblable féminine, classiqueb calomniez / Essayez masculine, classiquea l’affaire / satisfaire féminine, classiqueb but / tribut masculine, classiquea sottise / indécise féminine, classiqueb enfin / assassin masculine, classiquea âme / infâme féminine, classiqueb tenté / duc / entêté masculine, classiquea l’estime / crime féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquea voiture / l’aventure féminine, classiqueb raison / trahison masculine, classiquea sublime / abîme féminine, classiqueb jeté / l’intégrité masculine, classiquea temples / exemples féminine, classiqueb Lucifer / l’enfer masculine, classiquea indécise / mise féminine, classiqueb l’or / encor masculine, classiquea frairie / féerie féminine, classiqueb l’argent / indulgent masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb réunis / punis masculine, classiquea Caron / Forbain / félicite / vite féminine, classiqueb toi / tête / foi masculine, classiquea séance / France féminine, classiqueb sérieusement / prudemment masculine, classiquea ville / subtile féminine, classiqueb tu / t’accompagne / Ami / affermi masculine, classiquea trône / jaune féminine, classiqueb suit / vrai / clandestins / Augustins masculine, classiquea pénétrèrent / s’arrêtèrent féminine, classiqueb temps / bancs masculine, classiquea femme / infâme féminine, classiqueb caporal / régal masculine, classiquea chambre / membre féminine, classiqueb discrètement / moment masculine, classiquea Caron / Silence / séance féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

435 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La comédie du monde, Paris, Comptoir des imprimeurs-unis, 1851· numérisation gallica.bnf.fr· Sources