La comédie du monde, 1851
III. Petite guerre
Amélie est au fond‖ de son charmant boudoir.Elle a mis, ce matin,‖ un élégant peignoir ;La gaze vaporeuse‖ enveloppe sa tête,Pour séduire les cœurs‖ infaillible toilette.A son bras demi-nu‖ s’enroule un gros serpent,— Non pas l’aspic mortel‖ qui menace en rampant,— Mais un bracelet d’or.‖ La comtesse soulèveLes feuillets d’un album ;‖ mais ailleurs est le rêveQui tient en ce moment‖ son esprit occupé.Paul Firmin est assis‖ non loin du canapé,Grave tout en gardant‖ cet apparent sourireQui cache la pensée‖ et parfois le martyre.Il porte tour à tour‖ son regard anxieuxSur la comtesse et la‖ pendule ; dans ses yeuxOn lirait aisément‖ la poignante amertume :C’est par un feu caché‖ que l’âme se consume.Le poëte jamais‖ n’avait été plus beau ;Et de ses doigts crispés‖ il froissait son chapeauSans que la noble dame‖ aperçût le ravageDes passions, produit‖ au cœur du bon sauvage.C’était le petit nom‖ qu’on donnait à Firmin.La comtesse tournait‖ avec sa blanche mainSes boucles de cheveux,‖ soyeuses, parfumées ;Puis disait quelques mots…‖ Ses lèvres mi-ferméesAvaient peine à laisser‖ tomber les mots distraits,Et l’ennui dévorant‖ se lisait sur ses traits.Ce n’est pas que Firmin‖ manquât de ces sailliesQui font passer le temps‖ en bonnes causeries ;Mais il faut convenir‖ qu’il n’avait pas apprisCet art du courtisan‖ qui plaît tant à Paris,L’art d’être sémillant,‖ de médire avec grâce,Et de pirouetter‖ tout en lorgnant la glace ;De donner du piquant,‖ du neuf, de l’imprévuA ce qu’on ne sait pas,‖ à ce qu’on n’a pas vu ;D’enchâsser avec goût,‖ ainsi qu’un lapidaire,Les perles du discours‖ dans un métal vulgaire.Firmin allait tout droit‖ au fait, et brusquementSans crainte de choquer‖ disait son sentiment ;Il ne corrigeait pas‖ avec un peu d’adresseCe qu’il avait montré‖ d’énergique rudesse.Donc il n’amusait pas‖ la comtesse, grand tort !S’il donnait un avis,‖ il le faisait trop fort ;Ne sachant pas assez,‖ conseiller inflexible,Ménager l’amour-propre,‖ épiderme sensible.Auprès de la comtesse‖ il semblait un mentor,Il semblait le dragon‖ gardant la Toison d’Or.Les femmes, par malheur,‖ dames ou demoiselles,Ont toujours assez peu‖ goûté leurs sentinelles ;Soit duègnes, soit jaloux,‖ soit amants, soit amis,Tout ce qui les surveille‖ a le nom d’ennemis.Or le pauvre Firmin‖ s’était donné la tâcheD’observer la comtesse.‖ Observer sans relâcheEst un rôle pénible,‖ un jeu d’inimitié :On ne déteste pas‖ son Argus à moitié.Être libre est un bien‖ si doux, que ce qui gêneDoit nécessairement‖ provoquer notre haine.Les femmes sont surtout‖ folles de liberté :On peut les dédaigner‖ et froisser leur fierté ;Mais dans leurs mouvements‖ si l’on veut les contraindre,Elles n’aimeront plus‖ celui qu’il leur faut craindre.Firmin dans Amélie‖ a vu presque une enfant :Des pièges de ce monde‖ alors qu’il la défendEt comme un bouclier‖ se place devant elle,A ses enseignements‖ elle reste rebelle ;Elle trouve moyen,‖ en niant le danger,De repousser la main‖ qui veut la protéger.Paul ne s’est jamais plaint :‖ la mordante épigrammeComme l’eau sur le roc‖ a glissé sur son âme.Souvent mal accueilli,‖ mais dans sa dignitéConservant les dehors‖ de la sérénité,Le poëte n’est pas,‖ auprès de la comtesse,Un jeune homme rempli‖ de fougue et de tendresse :C’est un ami prudent‖ qui ne demande rien,Un honnête fermier‖ ménager d’un beau bien.Nous avons dit déjà‖ qu’il avait pour le comteBeaucoup d’affection ;‖ or lui sauver la honteD’un malheur dont les sots‖ toujours se moqueront,— Car le monde vous fait‖ un crime d’un affront, —Tel était le projet‖ de notre bon poëte.« Quel projet, dira-t-on,‖ va-t-il se mettre en tête ?Aurait-il quelque part‖ laissé choir sa raison ?Le geôlier vigilant‖ s’enchaîne à la prison :S’il est pour son captif‖ une vivante entrave,De son captif aussi‖ le geôlier est l’esclave. »Non, Firmin n’est pas fou,‖ mais il aime : « Bravo !Me dira-t-on encor,‖ mais ce n’est pas nouveau.Schiller, Gœthe, Byron,‖ vingt autres qu’on renomme,Ont peint éloquemment‖ ces rêves de jeune hommeQui ne veut pas aimer‖ tout en aimant très-fort,Et soutient fièrement‖ un duel contre le sort. »— Oui, mais Firmin entend‖ l’amour à sa manière ;Et s’il a du devoir‖ respecté la barrière,Il sait qu’il ne peut plus‖ arracher de son cœur,Malgré ses longs efforts,‖ un sentiment vainqueur.O souffrance d’amour,‖ ô cruelle blessure,Qui fait à chaque instant‖ éprouver sa morsure !On voudrait l’oublier,‖ on n’en veut pas guérir ;On s’attache aux douleurs‖ dont on devra mourir.Et puis il faut parfois,‖ couvrant de fleurs sa tête,Le front calme et serein,‖ aller de fête en fête ;Faire mentir son âme ;‖ et, tout bas affligé,Succomber en luttant‖ contre le préjugé !Firmin n’avait rien dit‖ qui n’eût l’art de déplaire.Chacun d’eux attendait,‖ — c’était chose bien claire.« — A propos…(Ce mot-là‖ souvent est bien jeté)Vous n’êtes pas venu‖ chez moi prendre le théHier au soir.— Le temps m’a manqué.— Belle excuse !Je crois qu’on peut aller‖ partout où l’on s’amuse.— Vous n’avez pas besoin‖ de moi pour vos plaisirs.Un autre maintenant,‖ épiant vos désirs…— Allons, vous retombez‖ dans votre jalousie !Je veux avoir d’amis‖ une troupe : choisie.Pourvu que vous soyez‖ le premier entre tous,Avez-vous donc, Monsieur,‖ un grief contre nous ?— Contre vous un grief !‖… Me plaindre, moi, Madame !Je serais ridicule‖ et j’aurais votre blâme ;.J’en conviens, il m’était‖ bien doux de vous revoirChaque jour, fraîche, heureuse‖ et livrée au devoir…— Aurais-je donc perdu‖ mes droits à votre estime ?— Oh ! grand Dieu ! le soupçon,‖ ce serait presque un crime.D’ailleurs, m’appartient-il‖ de me faire censeur ?Et quel homme n’a pas‖ de serpent dans le cœur ?Mais si j’ose parler,‖ si je suis trop sincère,C’est qu’un peu de franchise‖ est un mal nécessaire.Puis j’aime votre époux…‖ Comprenez donc enfin !— Oui, c’est un beau discours‖ auquel manque une fin.Vous aimez mon époux ?— Oh ! de toute mon âme.— Mais contre le baron‖ quel motif vous enflamme ?Il est assez à plaindre.— A plaindre… lui ! pourquoi ?— Pour vingt raisons. Il est‖ sans biens et sans emploi ;Gentilhomme, il ne peut‖ soutenir sa noblesse ;Il appartient au monde,‖ où trop d’éclat le blesse ;L’espérance a pour lui‖ dérobé son rayon ;Et, tout jeune, en son cœur‖ s’éteint l’illusion.Il sentait fermenter‖ la pensée en sa tête.Vif et plein de talent,‖ il eût été poëte ;Le découragement‖ l’a surpris au début :Au hasard dans la vie‖ il s’avance sans but.— Madame, dit Firmin,‖ vous prêtez aux modèles,En peintre tout-puissant,‖ les couleurs les plus belles ;Mais je crains que le ton‖ n’en soit exagéré,Que le baron ne joue‖ un rôle préparé.L’ambition, voilà‖ le mal qui le consume.— Quoi ! reprit Amélie‖ avec quelque amertume,Me croyez-vous aveugle ?— Oh ! non, mais votre erreurÉchappe à la raison‖ et part de votre cœur.Je ne suis pas de ceux‖ que touche un air malade :La vivante élégie‖ est pour moi très-maussade.Je suis simple, et je veux‖ cette simplicité :Or sentiment n’est pas‖ sentimentalité.— Votre sévérité‖ (si ce n’est un caprice)Me semble quelque peu‖ toucher à l’injustice. »On annonça : — Monsieur‖ Arthur de Rozemon.— Et Firmin tressaillit,‖ comme si du démonIl eût, pauvre pécheur,‖ senti la rude atteinte.D’une part, un sourire,‖— et de l’autre, une plainte,Tel fut l’effet produit‖ sur eux en cet instantPar un nom… C’est qu’un nom‖ quelquefois en dit tant !On vit entrer alors‖ un jeune homme assez pâle,Ayant de beaux yeux noirs‖ dans un visage ovale,La moustache petite‖ et les cheveux épais ;Sa tournure, ses mains,‖ ses pieds étaient parfaits.Il portait, sans paraître‖ en tirer avantage,L’habit le mieux coupé ;‖ son gilet à ramage,Sa cravate nouée‖ avec un art exquis,Jusqu’à ses fins souliers,‖ tout sentait le marquis ;Ou bien, le gentleman‖ (style du jour) : au reste,Ce héros de roman‖ avait un air modesteQui ne messied pas trop,‖ et séduit promptementLe cœur qui veut y voir‖ un noble sentiment.Tel était cet Arthur‖ qui prend dans mon histoireUne place assez grande—‖ et peut-être assez noire.Chez Rozemon la voix,‖ le regard, tout offraitQuelque chose de doux‖ inspirant l’intérêt,Cette timidité‖ qui plaît dans la jeunesse.Lorsqu’on charme d’abord,‖ pourquoi la hardiesse ?Pourquoi dire en entrant :‖ — Voyez, regardez-moi,— Quand on sait bien qu’on a‖ tous ses trésors sur soi ?« — Comment vous portez-vous,‖ Madame la comtesse ?— Assez mal ce matin.‖ Ma migraine m’oppresse.— Combien je le regrette !‖ Il m’était survenuUn projet qui pourra‖ vous sembler ingénu.— Lequel ?— Pardonnez-moi,‖ c’est un enfantillage.— Et pourquoi pas, Monsieur ?‖ On en fait à tout âge.— Mon Dieu ! pensa Firmin,‖ tout en venant de luiSemble piquant ; et moi‖ triste porteur d’ennui…Je veux du moins rester,‖ et juger par moi-mêmeS’il aime la comtesse,‖ ou si c’est lui qu’elle aime.— Pardon, lui dit Arthur‖ en allongeant sa main,Je ne vous voyais pas,‖ mon cher Monsieur Firmin.— Il fait si petit jour‖ chez moi, » dit la comtesse.Firmin par un salut‖ rendit la politesse.Mais ce fut tout.« — Vraiment,‖ se dit avec humeurLa comtesse, quel ours‖ que ce pauvre rimeur !Eh bien ! Monsieur Arthur,‖ revenons donc de grâceAu projet… Je ne sais‖ ce qui vous embarrasse. »Arthur jetait les yeux‖ sur Firmin ; celui-ciLe gênait, sans paraître‖ en prendre de souci.« — Parlerez-vous, Monsieur,‖ sans plus de préambules ?— Madame voudrait-elle‖ aller aux Funambules ? »Par un éclat de rire‖ Amélie accueillitLa proposition ;‖ Firmin même faillitÉtouffer, tant la chose‖ à ses yeux sembla drôle.Mais Arthur avait trop‖ approfondi son rôlePour être embarrassé,‖ pour s’avouer vaincu.« — Ah ! sans doute le monde‖ où vous avez vécu,Madame, reprit-il,‖ est si loin d’un spectacleFait pour des ouvriers,‖ que ce serait miracleSi vous n’éprouviez pas‖ un peu d’éloignementPour ce genre nouveau‖ de divertissement.Toutefois permettez :‖ Janin, de qui j’estimeLa verve et le talent,‖ vante la pantomimeEt ne voit rien à mettre‖ au-dessus de Pierrot.— Paradoxe ! Irez-vous,‖ dit Firmin, prendre au motUn écrivain subtil,‖ charmant, mais qui s’amuseLui-même des ébats‖ qu’il permet à la muse ?S’il donne à Déburau‖ place en son feuilleton,Devez-vous admirer‖ sur parole et par ton ?— Je ne sais s’il a tort‖ dans son panégyrique,Mais je sais qu’on éprouve,‖ en lisant le critique,Un désir curieux.‖ — Que je partagerais,Dit Amélie.— Eh quoi !‖ vous trouvez des attraits,Madame, s’écria‖ Firmin, dans la parade ?Ce ne serait pour vous‖ qu’un spectacle maussade.— Nullement. Seriez-vous…‖ Oh ! cela me surprend…Aristocrate ?— Non ;‖ mais vous êtes d’un rang…— Je vous reconnais là,‖ grand prêcheur d’étiquette.Viendrez-vous avec nous ?— Merci, » dit le poëte,En s’inclinant d’un air‖ poli, mais assez froid.Plus Firmin était bon,‖ moins il était adroit.La comtesse mordit‖ ses lèvres. Un silenceAssez embarrassant‖ et rempli d’éloquenceRégna quelques instants…Mais la porte s’ouvrit.Un domestique entra‖ tout doucement et dit :« — Monsieur Firmin peut-il‖ venir ? Monsieur le comteDésire lui parler.— C’est bien, Tony. Je compte,Avant de m’éloigner‖ de l’hôtel, vous offrirMon hommage, Madame. »Oh ! comme il dut souffrirEn laissant le dandy‖ près de la jeune femme,Le serpent sous la fleur,‖ le démon près de l’âme !Un silence nouveau‖ fit suite à son départ.La comtesse reprit‖ son album ; d’autre part,Arthur fit apparaître‖ un bouquet magnifique ;Son chapeau le cachait.‖ Un éclair sympathiqueS’alluma dans les yeux‖ d’Amélie, à l’aspectDe l’œuvre de Provost.‖ Avec un grand respectLe baron présenta‖ ces fleurs, charmant emblème,Message parfumé‖ qui parle à ce qu’on aime.« — Vous me gâtez, Monsieur.‖ A quoi bon tous ces fraisEntre amis comme nous ?‖ Je prends vos intérêtsEt ne souffrirai pas‖ d’inutile dépense.— Madame veut railler.— Moi railler !— Je le pense.Qu’est-ce que ce bouquet ?‖… En parler plus longtempsSerait m’humilier.— Soit donc ; mais je prétendsQue désormais…— Mon Dieu !‖ si vous saviez, Madame,Comme ce bon accueil‖ fait de bien à mon âme !— Je ne vous comprends pas,‖ Monsieur Arthur ; eh quoi !Vous attachez du prix.— Oh ! tout en a pour moi ;Tout, un mot, un regard,‖ un peu de bienveillance,Votre sourire affable…‖, et même ce silenceQue je n’osais troubler…‖ Je suis un insensé,Dit-il ; mais que mon tort‖ du moins soit effacé.Je m’éloigne.— Quelle est‖ cette crainte soudaine ?— Ce que je crains, c’est moi :‖ je vous quitte avec peine,Mais je sais obéir‖ à la loi du devoir.— Vous êtes notre ami ;‖ n’est-ce pas pour nous voir ?— Mon Dieu ! » dit le jeune homme.Et puis, baissant la tête,Comme si dans son sein‖ grondait une tempête,Il posa sur son cœur‖ sa main et chancela.« — Vous êtes un enfant ;‖ venez vous asseoir là,Monsieur, dit Amélie‖ avec un fin sourire.Parlons… de ce spectacle‖ où vous m’allez conduire.— Hélas ! épargnez-moi‖ le travail de parler.Je tremble tellement…— Je vous ferais tremblerAllez-vous de Firmin‖ envier le partage ?Et seriez-vous jaloux‖ du surnom de sauvage ?— Pardonnez, pardonnez…‖, ou bien entendez-moi,Madame ; puis alors,‖ docile à votre loi,Si mon aveu vous choque‖ ou mon chagrin vous touche,J’entendrai mon arrêt‖ sortir de votre bouche.Que vais-je déclarer‖ et que penserez-vous ?Peut-être dans vos yeux‖ brillera le courroux ;Ou, par un froid dédain‖ traduisant votre blâme,Dans la confusion‖ plongerez-vous mon âme.Il le faut cependant…‖, j’obéis au destin…,Et je cours au malheur,‖ dût-il être certain.— Monsieur, je ne dois pas vous écouter.— De grâce ? »Un geste du baron‖ la retint à sa place.« — Je ne demande rien…‖ Oh ! pourriez-vous penserQue d’un lâche désir‖ j’irais vous offenser !J’en ai trop dit ; souffrez‖ maintenant que j’achève.— Non, non, j’oublîrai tout…‖ ainsi qu’un mauvais rêve.Ne parlez pas… ; restons‖ amis, et voilà tout.— Que je souffre, ô mon Dieu ! »Arthur était debout.Soudain un mouvement‖ imprévu, plein d’adresse,Le jeta palpitant‖ aux pieds de la comtesse.Elle joignit les mains.« — O ciel ! relevez-vous…Oh ! si l’on vous trouvait,‖ Monsieur, à mes genoux !Vous êtes un enfant… Relevez-vous…— Madame,J’obéis… Mais du moins‖ laissez parler mon âme.Oh ! lorsque je vous vis‖ pour la première fois,Quand, m’approchant de vous,‖ j’entendis votre voix…C’était au bal… Ce bal‖ où vous étiez si belle…Je crus que, détaché‖ de la sphère immortelle,Un ange du Seigneur‖ paraissait devant moi,Et je compris alors‖ et l’extase et la foi.J’aimai dès ce moment‖ d’un amour qui rayonne ;De cet amour puissant,‖ auquel on s’abandonne.Hors vous plus rien… En vous‖ force, bonheur, espoir.Je n’eus plus qu’un désir,‖ celui de vous revoir.Chez vous on m’amena ;‖ sourd à toute sagesse,D’un poison enchanteur‖ je savourai l’ivresse.Vous contempler, rester‖ muet auprès de vous,Entendre cette voix‖ dont l’accent est si doux,C’était mon seul besoin,‖ c’était ma seule envie.Par vous je comprenais‖ qu’on peut donner sa vie !Enchaîné désormais,‖ je me laissais allerAu rêve délirant‖ qui semblait m’appeler…Et cependant croyez,‖ oh ! croyez bien, Madame,Que pour ma passion‖ j’avais tout bas un blâme ;Que, ramené vers vous,‖ je voulais chaque jourM’éloigner de ces lieux‖ et vaincre mon amour.Dans mon cœur repentant, mais fasciné sans cesse,Je ne retrouvais plus‖ que ma folle tendresse.La raison dut fléchir…‖ Je ne l’écoute plus !Ah ! mille fois la mort‖ si mes vœux sont déçus.Mais j’ai parlé ; je cède‖ à ce transport suprêmeQui me jette aux genoux‖ de la femme que j’aime.J’aime… Oh ! ce mot est froid…‖ On aime d’amitié…Je vous adore moi…‖ Pitié ! pitié ! pitié !… »La comtesse tenait‖ sa tête détournéeEt se taisait ; sa gorge‖ à peine emprisonnéePar le léger peignoir,‖ se soulevait… Sa mainVoilait ses yeux… Arthur‖ s’en empara soudain ;Il y posa sa lèvre…‖ et la sentit brûlante.Ensuite il ajouta…‖ (sa voix était tremblante) :« — Un seul mot…, mon arrêt…— Laissez-moi !— Mon pardon !— Songez à mon honneur.— Vous me haïssez donc ?— Moi le haïr !… Hélas !‖ je le voudrais… Le puis-je ?— Savez-vous que ce mot‖ me donne le vertige !Non, je m’abuse… O ciel !‖ vous ne défendez pasQue je vous aime !-On vient !‖ Oui, oui, j’entends des pas ;Vite remettez-vous,‖ Monsieur, à votre place.Feuilletez cet album. »Consultant une glace,La comtesse frémit‖ en voyant sa pâleur.Mais le boudoir avait‖ cette faible lueur,Ce demi-jour discret,‖ qui voile et favoriseL’amour, en le gardant‖ contre toute surprise.Le comte et Paul Firmin‖ parurent. L’un riait,— C’était le mari ; — l’autre‖ en frémissant voyaitArthur, l’heureux Arthur‖ auprès de la comtesse.A juger Paul Firmin‖ sur son air de tristesse,On eût dit qu’il avait‖ un droit à réclamer,Le droit d’être en ce lieu‖ le seul qu’on dût aimer.« — Quel sujet de gaîté,‖ mon ami, vous possède ?Demanda la comtesse— Ah ! venez à mon aide,Ma chère ; ce Firmin‖ est si drôle aujourd’hui…Rien, je crois, ne saurait‖ être approuvé par lui.Vos projets de ce soir,‖ comique fantaisie,Semblent effaroucher‖ sa grave poésie.Nous avons changé d’âge :‖ il devance le tempsEt me fait hériter‖ de ses vingt-six printemps.— Général, vous avez‖ une grâce charmanteA railler ; permettez‖ que je vous complimente.— Quoi ! sérieusement, Paul ?— Sérieusement…— Rozemon, votre affaire est en bon train.— Vraiment ?Combien je suis touché…‖ Quelle reconnaissance !— Je n’en mérite pas ;‖ c’est, à votre naissance .Que vous devrez, mon cher, l’épaulette.— Fort bien,Dit Firmin, affectant‖ un dédaigneux maintien.Pour arriver, Monsieur‖ a des chances fort belles :La noblesse a jeté‖ des racines nouvelles ;Le roi veut s’entourer‖ d’une cour, refoulantCeux qui l’ont élevé‖ sur un pavois sanglant ;Il lui faut à présent‖ une aristocratie.— Monsieur songe-t-il bien‖ que sa démocratieSe fourvoie en l’hôtel‖ du comte de Cercourt ? »Paul fronça le sourcil« — Allons, je coupe court,Dit le vieux général ;‖ pas d’aigreur ! Les disputesDivisent les esprits‖ sans terminer les luttes.Soyez de votre avis‖ chacun, et cependantProuvez qu’on peut en paix‖ rester indépendant.Il fait beau ; le soleil‖ est brillant ; rien n’empêcheQue nous fassions un tour‖ jusqu’au Bois en calèche.Cela vous convient-il, mon amie ?— Adopté. »On vota la sortie‖ à l’unanimité.La comtesse ne mit‖ qu’une heure à sa toilette ;Les chevaux piaffaient,‖ la voiture était prête ;On partit, et bientôt‖ on eut gagné le Bois.Deux regards bien furtifs‖ se rencontraient parfois ;Et comme au jour du bal,‖ Amélie, emportéePar ses fougueux bai-brun,‖ roula, belle et fêtée.Que d’animation‖ remplissait son ennui !« — Oh ! pensait Paul Firmin,‖ son cœur est-il à lui ? »Et tantôt souriante,‖ et tantôt oppressée,La comtesse suivait‖ le cours de sa pensée,Jetant comme au hasard‖ des mots charmants, des riens,Quelque monosyllabe‖ entre deux entretiens.Jamais Arthur n’avait‖ mis plus d’art à paraîtreCauseur indifférent ;‖ mais Paul flairait un traître :Ce calme l’effrayait.« — Qu’ont-ils fait ? Qu’ont-ils dit ?Pensait-il… Pauvre comte !‖… Oh ! je hais ce dandy ! »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 201((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a boudoir / peignoir masculine, classiqueb tête / toilette féminine, classiquea serpent / rampant masculine, classiqueb soulève / rêve féminine, classiquea occupé / canapé masculine, classiqueb sourire / martyre féminine, classiquea anxieux / yeux masculine, classiqueb amertume / consume féminine, classiquea beau / chapeau masculine, classiqueb ravage / sauvage féminine, classiquea Firmin / main masculine, classiqueb parfumées / mi-fermées féminine, classiquea distraits / traits masculine, classiqueb saillies / causeries féminine, classiquea appris / Paris masculine, classiqueb grâce / glace féminine, classiquea l’imprévu / vu masculine, classiqueb lapidaire / vulgaire féminine, classiquea brusquement / sentiment masculine, classiqueb d’adresse / rudesse féminine, classiquea tort / fort masculine, classiqueb inflexible / sensible féminine, classiquea mentor / d’Or masculine, classiqueb demoiselles / sentinelles féminine, classiquea amis / d’ennemis masculine, classiqueb tâche / relâche féminine, classiquea d’inimitié / moitié masculine, classiqueb gêne / haine féminine, classiquea liberté / fierté masculine, classiqueb contraindre / craindre féminine, classiquea enfant / défend masculine, classiqueb elle / rebelle féminine, classiquea danger / protéger masculine, classiqueb épigramme / âme féminine, classiquea dignité / sérénité masculine, classiqueb comtesse / tendresse féminine, classiquea rien / bien masculine, classiqueb comte / honte féminine, classiquea moqueront / affront masculine, classiqueb poëte / tête féminine, classiquea raison / prison masculine, classiqueb entrave / l’esclave féminine, classiquea Bravo / nouveau masculine, classiqueb renomme / homme féminine, classiquea très-fort / sort masculine, classiqueb manière / barrière féminine, classiquea cœur / vainqueur masculine, classiqueb blessure / morsure féminine, classiquea guérir / mourir masculine, classiqueb tête / fête féminine, classiquea affligé / préjugé masculine, classiqueb déplaire / claire féminine, classiquea propos / jeté / thé masculine, classiqueb soir / manqué / excuse / s’amuse féminine, classiquea plaisirs / désirs masculine, classiqueb jalousie / choisie féminine, classiquea tous / nous masculine, classiqueb Madame / blâme féminine, classiquea revoir / devoir masculine, classiqueb estime / crime féminine, classiquea censeur / cœur masculine, classiqueb sincère / nécessaire féminine, classiquea enfin / fin masculine, classiqueb époux / âme / enflamme féminine, classiquea plaindre / pourquoi / emploi masculine, classiqueb noblesse / blesse féminine, classiquea rayon / l’illusion masculine, classiqueb tête / poëte féminine, classiquea début / but masculine, classiqueb modèles / belles féminine, classiquea exagéré / préparé masculine, classiqueb consume / amertume féminine, classiquea aveugle / erreur / cœur masculine, classiqueb malade / très-maussade féminine, classiquea simplicité / sentimentalité masculine, classiqueb caprice / l’injustice féminine, classiquea Rozemon / démon masculine, classiqueb atteinte / plainte féminine, classiquea instant / tant masculine, classiqueb pâle / ovale féminine, classiquea épais / parfaits masculine, classiqueb avantage / ramage féminine, classiquea exquis / marquis masculine, classiqueb reste / modeste féminine, classiquea promptement / sentiment masculine, classiqueb histoire / noire féminine, classiquea offrait / l’intérêt masculine, classiqueb jeunesse / hardiesse féminine, classiquea regardez-moi / soi masculine, classiqueb comtesse / m’oppresse féminine, classiquea survenu / ingénu masculine, classiqueb Lequel / enfantillage / âge féminine, classiquea lui / d’ennui masculine, classiqueb moi-même / aime féminine, classiquea main / Firmin masculine, classiqueb comtesse / politesse féminine, classiquea tout / humeur / rimeur masculine, classiqueb grâce / embarrasse féminine, classiquea celui-ci / souci masculine, classiqueb préambules / Funambules féminine, classiquea accueillit / faillit masculine, classiqueb drôle / rôle féminine, classiquea vaincu / vécu masculine, classiqueb spectacle / miracle féminine, classiquea d’éloignement / divertissement masculine, classiqueb j’estime / pantomime féminine, classiquea Pierrot / mot masculine, classiqueb s’amuse / muse féminine, classiquea feuilleton / ton masculine, classiqueb panégyrique / critique féminine, classiquea partagerais / Amélie / attraits masculine, classiqueb parade / maussade féminine, classiquea surprend / Aristocrate / rang masculine, non classiqueb d’étiquette / nous / poëte féminine, classiquea froid / adroit masculine, classiqueb silence / d’éloquence féminine, classiquea instants / s’ouvrit / dit masculine, classiqueb comte / parler / compte féminine, classiquea offrir / Madame / souffrir masculine, classiqueb femme / l’âme féminine, classiquea départ / part masculine, classiqueb magnifique / sympathique féminine, classiquea l’aspect / respect masculine, classiqueb emblème / aime féminine, classiquea frais / intérêts masculine, classiqueb dépense / railler / pense féminine, classiquea longtemps / m’humilier / prétends masculine, classiqueb désormais / Madame / âme féminine, classiquea quoi / prix / moi masculine, classiqueb bienveillance / silence féminine, classiquea insensé / effacé masculine, classiqueb m’éloigne / soudaine / peine féminine, classiquea devoir / voir masculine, classiqueb homme / tête / tempête féminine, classiquea chancela / là masculine, classiqueb sourire / conduire féminine, classiquea parler / tellement / trembler masculine, classiqueb partage / sauvage féminine, classiquea entendez-moi / loi masculine, classiqueb touche / bouche féminine, classiquea penserez-vous / courroux masculine, classiqueb blâme / âme féminine, classiquea destin / certain masculine, classiqueb écouter / grâce / place féminine, classiquea penser / offenser masculine, classiqueb j’achève / rêve féminine, classiquea tout / Dieu / debout masculine, classiqueb d’adresse / comtesse féminine, classiquea mains / relevez-vous / genoux masculine, classiqueb vous / Madame / âme féminine, classiquea fois / voix masculine, classiqueb belle / immortelle féminine, classiquea moi / foi masculine, classiqueb rayonne / s’abandonne féminine, classiquea espoir / revoir masculine, classiqueb sagesse / l’ivresse féminine, classiquea vous / doux masculine, classiqueb envie / vie féminine, classiquea aller / m’appeler masculine, classiquea jour / amour masculine, classiqueb cesse / tendresse féminine, classiquea plus / déçus masculine, classiqueb suprême / j’aime féminine, classiquea d’amitié / pitié masculine, classiqueb détournée / emprisonnée féminine, classiquea main / soudain masculine, classiqueb brûlante / tremblante féminine, classiquea arrêt / moi / pardon / honneur / donc masculine, non classiqueb puis-je / vertige féminine, classiquea pas / aime masculine, classiqueb place / album / glace féminine, classiquea pâleur / lueur masculine, classiqueb favorise / surprise féminine, classiquea riait / voyait masculine, classiqueb comtesse / tristesse féminine, classiquea réclamer / aimer masculine, classiqueb possède / comtesse / aide féminine, classiquea aujourd’hui / lui masculine, classiqueb fantaisie / poésie féminine, classiquea temps / printemps masculine, classiqueb charmante / complimente féminine, classiquea Paul / Sérieusement / train / Vraiment masculine, classiqueb reconnaissance / naissance féminine, classiquea l’épaulette / bien / maintien masculine, classiqueb belles / nouvelles féminine, classiquea refoulant / sanglant masculine, classiqueb aristocratie / démocratie féminine, classiquea Cercourt / sourcil / court masculine, classiqueb disputes / luttes féminine, classiquea cependant / indépendant masculine, classiqueb n’empêche / calèche féminine, classiquea amie / Adopté / l’unanimité masculine, classiqueb toilette / prête féminine, classiquea Bois / parfois masculine, classiqueb emportée / fêtée féminine, classiquea ennui / lui masculine, classiqueb oppressée / pensée féminine, classiquea riens / entretiens masculine, classiqueb paraître / traître féminine, classiquea l’effrayait / dit / dandy masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
440 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La comédie du monde, Paris, Comptoir des imprimeurs-unis, 1851· numérisation gallica.bnf.fr· Sources