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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Fables de Florian, 1793· Livre troisième

FABLE XI. Le Dervis, la Corneille et le Faucon

Jean-Pierre Claris de Florian· strophe unique, octosyllabes et alexandrins, 59 vers

Un de ces pieux solitairesQui, détachant leur cœur‖ des choses d’ici-bas,Font vœu de renoncer‖ à des biens qu’ils n’ont pasPour vivre du bien de leurs frères,Un dervis, en un mot,‖ s’en allait mendiantEt priant ;Lorsque les cris plaintifs‖ d’une jeune corneille,Par des parens cruels‖ laissée en son berceau,Presque sans plume encor,‖ vinrent à son oreille.Notre dervis regarde,‖ et voit le pauvre oiseauAlongeant sur son nid‖ sa tête demi-nue :Dans l’instant, du haut de la nue,Un faucon descend vers ce nid,Et, le bec rempli de pâture,Il apporte sa nourritureA l’orpheline qui gémit.O du puissant Alla‖ providence adorable !S’écria le dervis :‖ plutôt qu’un innocentPérisse sans secours,‖ tu rends compatissantDes oiseaux le moins pitoyable !Et moi, fils du Très-Haut,‖ je chercherais mon pain !Non, par le prophète j’en jure,Tranquille désormais,‖ je remets mon destinA celui qui prend soin‖ de toute la nature.Cela dit, le dervis,‖ couché tout de son long,Se met à bayer aux corneilles,De la création‖ admire les merveilles,De l’univers l’ordre profond.Le soir vint ; notre solitaireEut un peu d’appétit‖ en faisant sa prière :Ce n’est rien, disait-il ;‖ mon souper va venir.Le souper ne vient point.‖ Allons, il faut dormir,Ce sera pour demain.‖ Le lendemain, l’auroreParaît, et point de déjeûner.Ceci commence à l’étonner ;Cependant il persiste encore,Et croit à chaque instant‖ voir venir son dîner.Personne n’arrivait ;‖ la journée est finie,Et le dervis à jeun‖ voyait d’un œil d’envieCe faucon qui venait toujoursNourrir sa pupille chérie.Tout-à-coup il l’entend‖ lui tenir ce discours :Tant que vous n’avez pu, ma mie,Pourvoir vous-même à vos besoins,De vous j’ai pris de tendres soins ;A présent que vous voilà grande,Je ne reviendrai plus.‖ Alla nous recommandeLes faibles et les malheureux ;Mais être faible, ou paresseux,C’est une grande différence.Nous ne recevons l’existenceQu’afin de travailler‖ pour nous ou pour autrui.De ce devoir sacré‖ quiconque se dispenseEst puni de la providencePar le besoin ou par l’ennui.Le faucon dit et part.‖ Touché de ce langage,Le dervis converti‖ reconnaît son erreur,Et, gagnant le premier village,Se fait valet de laboureur.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
5[abba] 9[aa] 4[abab] 1[abbab]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (29 de 8, 29 de 12, 1 de 3)· profil 8, 6+6, (3)
Mots à la rime
a solitaires / frères féminine, classiqueb d’ici-bas / pas masculine, classiquea mendiant / priant masculine, classiquea corneille / oreille féminine, classiqueb berceau / oiseau masculine, classiquea demi-nue / nue féminine, classiquea nid / gémit masculine, classiqueb pâture / nourriture féminine, classiquea adorable / pitoyable féminine, classiqueb innocent / compatissant masculine, classiquea pain / destin masculine, classiqueb jure / nature féminine, classiquea long / profond masculine, non classiqueb corneilles / merveilles féminine, classiquea solitaire / prière féminine, classiquea venir / dormir masculine, classiquea l’aurore / encore féminine, classiqueb déjeûner / l’étonner / dîner masculine, classiquea finie / d’envie féminine, classiquea toujours / discours masculine, classiqueb chérie / mie féminine, classiquea besoins / soins masculine, classiquea grande / recommande féminine, classiquea malheureux / paresseux masculine, classiquea différence / l’existence féminine, classiquea autrui / l’ennui masculine, classiqueb dispense / providence féminine, classiquea langage / village féminine, classiqueb erreur / laboureur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

59 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables de Florian, Paris, LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE, 1800-1801· numérisation Project Gutenberg· Sources