Fables de Florian, 1793· Livre quatrième
FABLE VIII. Le Laboureur de Castille
Le plus aimé des rois‖ est toujours le plus fort.En vain la fortune l’accable ;En vain mille ennemis,‖ ligués avec le sort,Semblent lui présager‖ sa perte inévitable :L’amour de ses sujets,‖ colonne inébranlable,Rend inutiles leurs efforts.
Le petit-fils d’un roi,‖ grand par son malheur même,Philippe, sans argent,‖ sans troupes, sans crédit,Chassé par l’anglais de Madrid,Croyait perdu son diadême.Il fuyait presque seul,‖ déplorant son malheur :Tout-à-coup à ses yeux‖ s’offre un vieux laboureur,Homme franc, simple et droit,‖ aimant plus que sa vieSes enfans et son roi,‖ sa femme et sa patrie,Parlant peu de vertu,‖ la pratiquant beaucoup,Riche, et pourtant aimé,‖ cité dans les CastillesComme l’exemple des familles.Son habit, filé par ses filles,Était ceint d’une peau de loup.Sous un large chapeau,‖ sa tête bien à l’aiseFaisait voir des yeux vifs‖ et des traits basanés,Et ses moustaches de son nezDescendaient jusque sur sa fraise.Douze fils le suivaient,‖ tous grands, beaux, vigoureux.Un mulet chargé d’or‖ était au milieu d’eux.Cet homme, dans cet équipage,Devant le roi s’arrête,‖ et lui dit : Où vas-tu ?Un revers t’a-t-il abattu ?Vainement l’archiduc‖ a sur toi l’avantage ;C’est toi qui régneras,‖ car c’est toi qu’on chérit.Qu’importe qu’on t’ait pris Madrid ?Notre amour t’est resté,‖ nos corps sont tes murailles ;Nous périrons pour toi‖ dans les champs de l’honneur.Le hasard gagne les batailles ;Mais il faut des vertus‖ pour gagner notre cœur.Tu l’as, tu régneras.‖ Notre argent, notre vie,Tout est à toi, prends tout.‖ Graces à quarante ansDe travail et d’économie,Je peux t’offrir cet or.‖ Voici mes douze enfans,Voilà douze soldats :‖ malgré mes cheveux blancs,Je ferai le treizième :‖ et, la guerre finie,Lorsque tes généraux,‖ tes officiers, tes grands,Viendront te demander,‖ pour prix de leurs services,Des biens, des honneurs, des rubans,Nous ne demanderons‖ que repos et justice :C’est tout ce qu’il nous faut.‖ Nous autres pauvres gens,Nous fournissons au roi‖ du sang et des richesses ;Mais, loin de briguer ses largesses,Moins il donne et plus nous l’aimons.Quand tu seras heureux,‖ nous fuirons ta présence,Nous te bénirons en silence :On t’a vaincu, nous te cherchons.Il dit, tombe à genoux.‖ D’une main paternellePhilippe le relève‖ en poussant des sanglots ;Il presse dans ses bras‖ ce sujet si fidèle,Veut parler, et les pleurs‖ interrompent ses mots.Bientôt, selon la prophétieDu bon vieillard,‖ Philippe fut vainqueur,Et sur le trône d’IbérieN’oublia point le laboureur.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[ababba] 4[abba] 5[aa] 1[abbba] 4[abab] 1[ababcac]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (37 de 12, 22 de 8, 1 de 10)· profil 8, 6+6, (4+6)
- Mots à la rime
- a fort / sort / efforts masculine, classiqueb l’accable / inévitable / inébranlable féminine, classiquea même / diadême féminine, classiqueb crédit / Madrid masculine, non classiquea malheur / laboureur masculine, classiquea vie / patrie féminine, classiquea beaucoup / loup masculine, classiqueb Castilles / familles / filles féminine, classiquea l’aise / fraise féminine, classiqueb basanés / nez masculine, classiquea vigoureux / d’eux masculine, classiquea équipage / l’avantage féminine, classiqueb vas-tu / abattu masculine, classiquea chérit / Madrid masculine, classiquea murailles / batailles féminine, classiqueb l’honneur / cœur masculine, classiquea vie / d’économie / finie féminine, classiqueb ans / enfans masculine, classiquec blancs / grands masculine, classiquea services / justice féminine, classiqueb rubans / gens masculine, classiquea richesses / largesses féminine, classiquea l’aimons / cherchons masculine, classiqueb présence / silence féminine, non classiquea paternelle / fidèle féminine, classiqueb sanglots / mots masculine, classiquea prophétie / d’Ibérie féminine, classiqueb vainqueur / laboureur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.2· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables de Florian, Paris, LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE, 1800-1801· numérisation Project Gutenberg· Sources