Fables de Florian, 1793· Livre second
FABLE VII. Le Singe qui montre la Lanterne magique
Messieurs les beaux esprits,‖ dont la prose et les versSont d’un style pompeux‖ et toujours admirable,Mais que l’on n’entend point,‖ écoutez cette fable,Et tâchez de devenir clairs.
Un homme qui montrait‖ la lanterne magiqueAvait un singe dont les toursAttiraient chez lui grand concours :Jacqueau, c’était son nom,‖ sur la corde élastiqueDansait et voltigeait au mieux,Puis faisait le saut périlleux,Et puis sur un cordon,‖ sans que rien le soutienne,Le corps droit, fixe, d’aplomb,Notre Jacqueau fait tout du longL’exercice à la prussienne.Un jour qu’au cabaret‖ son maître était resté(C’était, je pense, un jour de fête)Notre singe en libertéVeut faire un coup de sa tête.Il s’en va rassembler‖ les divers animauxQu’il peut rencontrer dans la ville ;Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux,Arrivent bientôt à la file.Entrez, entrez, messieurs,‖ criait notre Jacqueau ;C’est ici, c’est ici‖ qu’un spectacle nouveauVous charmera gratis.‖ Oui, messieurs, à la porteOn ne prend point d’argent,‖ je fais tout pour l’honneur.A ces mots, chaque spectateurVa se placer, et l’on apporteLa lanterne magique ;‖ on ferme les volets,Et, par un discours fait exprès,Jacqueau prépare l’auditoire.Ce morceau vraiment oratoireFit bâiller ; mais on applaudit.Content de son succès,‖ notre singe saisitUn verre peint‖ qu’il met dans sa lanterne.Il sait comment on le gouverne,Et crie en le poussant :‖ Est-il rien de pareil ?Messieurs, vous voyez le soleil,Ses rayons et toute sa gloire.Voici présentement‖ la lune ; et puis l’histoireD’Adam, d’Ève et des animaux…Voyez, messieurs, comme ils sont beaux !Voyez la naissance du monde ;Voyez… Les spectateurs,‖ dans une nuit profonde,Écarquillaient leurs yeux‖ et ne pouvaient rien voir ;L’appartement,‖ le mur, tout était noir.Ma foi, disait un chat,‖ de toutes les merveillesDont il étourdit nos oreilles,Le fait est que je ne vois rien.Ni moi non plus, disait un chien.Moi, disait un dindon,‖ je vois bien quelque chose ;Mais je ne sais pour quelle causeJe ne distingue pas très-bien.Pendant tous ces discours,‖ le Cicéron moderneParlait éloquemment‖ et ne se lassait point.Il n’avait oublié qu’un point,C’était d’éclairer sa lanterne.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4[abba] 14[aa] 2[abab] 1[abaab]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (30 de 8, 22 de 12, 3 de 7, 2 de 10)· profil 8, 7, 6+6, 4+6
- Mots à la rime
- a vers / clairs masculine, classiqueb admirable / fable féminine, classiquea magique / élastique féminine, classiqueb tours / concours masculine, classiquea mieux / périlleux masculine, classiquea soutienne / prussienne féminine, classiqueb d’aplomb / long masculine, non classiquea resté / liberté masculine, classiqueb fête / tête féminine, classiquea animaux / pourceaux masculine, classiqueb ville / file féminine, classiquea Jacqueau / nouveau masculine, classiquea porte / apporte féminine, classiqueb l’honneur / spectateur masculine, classiquea volets / exprès masculine, classiquea l’auditoire / oratoire féminine, classiquea applaudit / saisit masculine, classiquea lanterne / gouverne féminine, classiquea pareil / soleil masculine, classiquea gloire / l’histoire féminine, classiquea animaux / beaux masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiquea voir / noir masculine, classiquea merveilles / oreilles féminine, classiquea rien / chien masculine, classiquea chose / cause féminine, classiquea très-bien / point masculine, non classiqueb moderne / lanterne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
57 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables de Florian, Paris, LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE, 1800-1801· numérisation Project Gutenberg· Sources