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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Allusions, 1929

V. « Impérieuse et encore douce, je sens, paupières »

André Fontainas· 124 vers

Impérieuse et encore douce, je sens, paupièrescloses, que ton regard s’abaisse vers moi. Ne puis-Jerésister, et le voudrais-je ? Tu m’entraînes déjà où tespas se dirigent.

Je t’ai suivie, Dominatrice, au battement, le longdes marches, de ton manteau aux ailes pourpreséployant sur mes genoux et sur mes pieds, en montant,un tourbillon de flammes qui me dévore.

Tu m’attires là-haut, au sommet de l’ardente terrasse.Je sens l’haleine des fleurs, le vent des palmesparfumées et le gazouillis des oiseaux de lumière quisautent parmi les branches.

Pourquoi donc, accoudée à ce pensif balustre, neprononces-tu aucune syllabe ? Mais ton bras d’apothéosesoudain m’éblouit, quand de ta robe tu le dégages ;et il se tend, m’indique l’espace au-dessous de ceJardin de ravissements où nous sommes, et c’est, avecla palpitation grave de tes prunelles pleines d’élancontenu, l’étincelle semée de ton doigt au soleil quim’impose ta pensée et qui éclaircit la mienne.

Oui, avec Toi, je la retrouve, au loin, la naïveplage où s’étiraient tristes et satisfaits une indolenceet mon caprice taciturne. Je jouais discrètement ausable à peine mouillé d’embrun ; mollement je creusaisdes abîmes ou J’entassais des monticules piqués dequelque plume abandonnée par une mouette oudallés d’un os de seiche.

La monotone rumeur de l’océan entretenait en sesdédales de demi-torpeur le déroulement mélancoliquede mon rêve.

Je sais ; je me rappelle. Toute droite, alors, tu m’apparus.

Ensuite, non loin de la ville au bord des horizons,qui s’étale, en cette brume crépusculaire, au miroite-ment des flèches ou des coupoles diamantées de sesédifices les plus altiers, je découvre s’élever comme delinceuls qui l’ensevelissaient le frémissement d’un lacaux eaux tendres de pâle hyacinthe.

Et là, je ne m’explique plus l’occasion ni le motif,sous un entablement de marbre que rendait bleu des’irradier la force solaire, Toi, oui Toi ! toute vivante,tu supportais de ton front calme dressé et de tespaumes courbées en corbeille le poids séculaire et rudedu fronton extasié.

C’étaient, à tes côtés, des pilastres nombreux sansfigure. Rigide, des plis serrés t’étreignaient par leurgaîne. Tes membres s’engourdissaient dans leur grâceimmobile et glaciale ; la sensibilité de ton visage s’étaitfanée ; tu n’’éprouvais nulle souffrance ; on aurait cruqu’en ton cœur même il eût, ton sang épanoui et fixe,cessé toute vibration.

Et je me désolai, chétif, vers Toi, impitoyable, etmes plaintes tressaillaient, convulsives, de l’émoisuscité par tant de rappels du souvenir.

O plus ancien, ô saint et toujours enveloppantmirage, ta main à présent lucide et où respire uneaurore, désigne, sous les buissons criblés par lesrayons naissants, cet asile fiévreux, où, une fois,enthousiaste, ton apparition vernale de fluide fraîcheuréveilla, au matin, la hardiesse heureuse des corolles etl’ivresse des alouettes qui se fondaient au pur vertigede l’azur.

Et, dans ce matin doré, ce fut, bercée par la briselégère de l’île, que, Déesse, tu vins à moi, plussouriante et sans trembler, et que, virginale et frêle, tuposas à mes lèvres le baiser de tes lèvres promptes ;puis, de ma présence tu t’es évadée, oublieuse ; et moij’ai vécu de l’arôme distillé de ton baiser dans mon âmejusqu’alors déserte, et ton passage l’a peuplée de désirspar la fête enfin de ta beauté !Soudain, d’un geste ferme, tu écartes les paysageset la mémoire que j’en garde. La route d’ombre où nousmarchons se contourne et se prolonge entre la mer et lamontagne, et une rangée de sépulcres la borde.

Tu arrêtes ta marche, et je t’ai regardée. Indistinct,le tombeau qui fut là s’abolit et disparaît tandis qu’uneapparence humaine peu à peu en émane. Je l’ai vue. Jela vois. Je pousse un cri ; c’est donc vrai. Je m’élance,ô mon ami, vers toi ; vers toi, mon père ; vers toi, monfils ; vers toi encore par qui dans mon art je fus instruit,mon maître, mon ami ! Le serein éclat de vos visagessuccessifs et unis me rassure, en moi-même m’exalte ;et j’écoute en mon esprit sonner le rythme sacré de vosvoix qui s’étaient tues.

Mais, prodige ! à mesure que je m’incline devantvous, que pieusement je vous effleure, à mesure que jesens pénétrer en mon cœur, en mon corps, en mon âme,le son ressuscité ou éternel de vos chants, n’est-ce pasque votre forme en vie à moi se substitue, ou n’est-ce moi,moi-même, qui vous environne comme d’un effluve, etvous absorbe et vous efface ?.

Prodige ! Prodige ! Tu te tenais pourtant à moncôté, inspiratrice divine, maîtresse de mes pas et demes pensées | Impérieuse et douce, conseillère, ô masœur, unique dieu d’enthousiasme et d’espoir ! Je n’au-rais pas aventuré une recherche sans ton conseil, ousans que tes yeux d’accord consentissent à mes désirs.T’ai-je à jamais perdue ? Me reviendras-tu commeautrefois ?

Ni les jardins, ni l’île, les rives souples d’un lacou la plage de l’océan, ni la terrasse, ses oiseaux, sesbeaux arbres, ses fleurs, ni cette allée d’ombre longueentre les tombes et les cyprès, ni ton parfum, ni tamain au doigt levé dans l’aube et qui guide le jour, nita parole qui vibre et dont l’air se pâme et s’épure, nile rêve ne m’hallucinent, ne m’entourent d’une nuéed’hyacinthe et de pourpre.

Je suis assis bien seul, proche la croisée ouverteaux rumeurs de la ville dont le tumulte expire en entrantdans ma chambre. Je suis assis ; j’ai lu ; je songe ; jevais écrire. Votre image, d’autant resplendissante,

Muse, Maître, Ami, ô mon Fils, ô mon Père ! votreimage, vos yeux m’ont empli d’une totale ferveur. Voschants mystérieux déterminent mes chants. Je suis ceque vous m’avez fait, aimés divinisés et éternels.Chantez, chantez ; vous chanterez par moi, Si Je Saisvous entendre. Chantez ; je sens en moi que vousfrémissez, unis ; et je suis à ma table, assis, pouraccueillir vos chants.

Le babil d’un enfant me réjouit, se mêle au rirejeune de sa mère, que j’aime. O joie, amour profond !N’ai-je en moi assez d’orgueil ? Vous que j’ai aimés,vous vous êtes penchés sur mon front. Elles, qui sontma clarté, de vous, fières, elles m’assurent ainsiqu’elles sont sûres de moi.

124 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Allusions, Paris, Librairie de France, 1929· Sources