Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Allusions, 1929

IV. « Tu m’apparais comme autrefois »

André Fontainas· 96 vers

Tu m’apparais comme autrefois.sur la terrasse au bord de la mer,Tenant un lis dans tes doigts frêles, et tes yeux sombresOnt souri parce que tu dénombresDe mon front à mes lèvresles rides creuses d’un sarcasme amer.

Puis-je aujourd’hui, comme au tempsoù tu m’éblouissais de ta présenceMe lever confiant,les mains offertes, parmiL’entrelacs fugace ou raffermiDes molles danses dont tes paspar leur grâce éclairaient la cadence ?

Oh ! n’est-il pas vrai ? Mon esprits’est leurré de tant d’illusions,Mon humble cœur s’est abreuvé de tant d’amertumeHélas ! que je me désaccoutumeDe plonger aux flammes d’amouroù, Muse ! nous nous embrasions.

Et, solitaire, je me sens las,je me sens lourd, je me sens morne.L’implacable destin ne va-t-il me décevoirEncor, si je m’exalte d’espoirVers ce mirage qui toujoursguette ma raison et la suborne ?

Je ne veux plus céderni succomber à l’accablante stupeurOù de te perdre soudain et si souvent ma vieHésite, interrompue, et dévieAu gré maudit de tes capriceset de ton visage trompeur.

Va-t-en. Je ne humerai pasl’arôme grisant de la corolleDont j’eusse recherché le suave enchantementNaguère, au temps où J’allais t’aimantJoyeux et sans souci,que me fût clémente ou dure ta parole.

Oh non ; ne me regarde pasainsi. Je ne veux pas. Va-t-en. Pars,Pars ! Je ne me soumettrai plus à cette aventureOù ton éclat allège ou tortureL’élan pâmé de l’âme en fêtevers le foyer de tes regards.

Si tu t’avances suivantle rythme de la vague et de la briseSur la terrasse, je te redoute, et c’est pourquoi,O trop puissante ! détourne-toi,Va-t-en ! ne chante pas, j’ai peurque le son de ta voix me maîtrise.

Es-tu enfin partie ? Enfinn’ai-je plus à craindre le parfumMusical, ni l’haleine caressante et faroucheAux frissons amoureux de ta bouchePar qui si longtemps tu fus déçu,songe | songe à jamais défunt ?

Adieu. Je n’oublierai jamaisqu’aux heures de douce quiétudeTu vins t’incliner amicale sur mon sommeil,Ma sœur, ô secourable conseilDans le combat où tantôtla beauté se livre, ou, brusque, s’élude.

Tu n’es plus là. Je respiretel celui tiré d’un long dangerQui se sentant rehausser dans sa vigueur première,Croit que soudain renaît la lumièreDe l’astre qu’il invoqueau secret de son cœur pour le diriger.

Tu n’es plus là. Plus rienne pèse. Je me retourne, Je respire ;Que m’importe désormais ce que mes yeux verront ?Mais quoi ! C’est toi ! Ta main sur mon frontQu’elle effleure se pose légère,et tu souris à mon sourire.

J’ai menti. Je t’aimais,et de ne t’avoir sans cesse à mes côtésJe souffre trop. Demeure ici. Permets que j’élèveVers toi l’encens de mon rêve,Et berce sur tes genouxmaternels mes vieux vœux ressuscités.

Je m’enivrerai de délicesà la source de tes yeux sombres,Je rejette loin le masque du sarcasme amerQu’en ton absence, au bord de la mer,Je m’imposais parmi l’exildes écueils et parmi les décombres.

Je m’enivrerai de délicesà la source de tes grands yeux ;Te voici près de moi, plus belle et plus frémissanteQue jadis, Muse longtemps absente,Qui me dresses vers l’azuret dont l’essor me fait semblable aux dieux !

Je te donne et te voue, ébloui,ô Muse d’or ! avec ma vieLes forces ardentes de mon amour et l’orgueilDans les caresses de ton accueilDe livrer à ta gloire seule,éperdument, mon âme asservie !

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Allusions, Paris, Librairie de France, 1929· Sources