Allusions, 1929
III. « O Toi de ta douleur portant, Cariatide »
O Toi de ta douleur portant, Cariatide,L’implacable trophée et la sourde torpeur,Accueille, plus sensible au parfum qui me guide,
L’essaim pieux des mots t’enveloppant sans peurPar le souffle exhalé dont ma vie environne,Lucide, certe ! et sûr, point furtif ni trompeur,
D’espoir fougueux, de foi mystique, la colonneJeune, impassible, où s’immobilise ton corps.Roidie au glacial effroi dont te couronne
Pourtant et palpitant par l’espace en accordsPâmés d’amour une aube ineffable et profonde,Arrache-toi, Vivante, à l’emprise des morts !
Écoute-moi. N’est-il pas vrai que te répondeDans la ténèbre où tu te tiens le fauve élanDu désir, fleur de feu dont frissonne le monde ?
N’est-il pas vrai parfois que parcoure ton flancD’un aiguillon puissant l’étincelle subtile ?Écoute-moi. Regarde. Un matin ruisselant
Du ciel en clarté pourpre et d’orgueil qui rutileSe prélasse parmi les plaines et les bois,Dans les carreaux heureux des maisons de la ville,
Aux eaux du lac, où tu te plaisais autrefois,Nonchalante et mirant ton tranquille visage,A les troubler du prompt sillage de tes doigts.
Regarde. C’est toujours l’ondoyant paysageQui t’enivrait, les mêmes fleurs, et cet air purDont le souffle câlin, disais-tu, ne présage
Sous le tendre berceau de ce mobile azurQu’un destin de constance immuable et de joieSans rien qui l’avilisse ou qui le rende obscur.
Était-ce Toi, si grande ? Et faut-il que je voieDe tes pieds à ton front sous un joug ténébreuxEt dans l’effarement qui te drape en la soie
De tes cheveux rigidement mêlés entre euxTes membres s’enfermer au marbre d’un pilastre ?Ne te souvient-il plus de tes émois heureux ?
Fulgurante, tes yeux où s’irradie un astreRends-leur l’éclat par quoi tu m’abreuvais d’espoir ;Dégage-toi de la rigueur d’un lourd désastre ;
Présente des yeux clairs de joie à ce miroirOù ton sourire déniera, Cariatide,Qu’il ait suffi d’un peu d’amour pour décevoir
43 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Allusions, Paris, Librairie de France, 1929· Sources