Crépuscules, 1897· Idylles et élégies 1895-1896
Élégie ancienne
A Georges Eckhoud.
D’autres voix avant moi chantaient au crépusculeL’essor des oiseaux lents dont la fuite reculeD’ailes claires la chute et la mort des années.Les langoureuses nuits de leur repos sont néesQue signale un oubli des chemins sous la neigeLéthéenne, farouche et blanche, dont l’assiègeL’effort tumultueux du vent et des tourmentes.Le texte que le doigt aux tempes tu commentesNe verse point une eau de baume à tes destins,O toi de qui déjà sont flétris les matins,Dès longtemps, et de qui l’hiver sans doute est proche !Peut-être du village où l’airain d’une clocheInsiste en des sanglots de rouille à ta mémoire,C’est la vie abolie où tu ne voulus boireQu’aux sources d’un passé mystérieux et troubleQui parle amère enfin et rude, et qui redoublePour toi les souvenirs meurtris de su tendresse.O de jadis cheveux d’un or clair que l’on tresseEn guirlandes parmi les corolles de l’aube,Cheveux épars et lourds aux brocarts de la robeSomptueuse en replis ombreux et de lumière,Vous étiez une voix aussi, voix chaude et fièreDont ton orgueil stupide a renié le charme.Si tu te crus vainqueur un jour de tout vacarmeDe la chair et du bruit de la vie, et ton maître :Regarde en Toi ! vieilli tu te voudrais renaîtreAux frissons de mémoire avec jeune ta vie.Hélas ! la route aux durs cailloux par toi suivieLa revois-tu servile et sombre, sans sourireEt sans l’éclair jamais d’une source où se mireL’illusoire beauté dont l’âme se parfume.Tu connais de la vie un sentier d’amertumeEt ton heure est hâtive et penche au crépuscule ;La nuit tombe : voici qu’à l’horizon reculeMème l’écho lointain de toutes tes années,Tes nuits avec la mort menaçante sont nées.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Crépuscules, Paris, Société du Mercure de France, 1897· Sources