Crépuscules, 1897· L’eau du fleuve 1896
Reflets :
L’eau du fleuve ! |Au large vers des îles blondes s’étaleLe grand fleuve pacifique d’où émergeLe frisson des saules pâles ;Il caresse de la nacre des volutes les berges,Et c’est des feuilles en‘chevelures automnalesQui du large aux berges des îles pleuventSur l’eau du fleuve,Jamais la même le long des berges.
L’eau du fleuve,Gouffres qu’emplit l’effarement d’or du cristalQui se transmue et qui s’agite, et dont s’émeuventJusqu’en tourmentes les orbes et les spirales,L’eau du fleuveSous la lumière étincelante et chaudeSe roidit vers l’azur en crêtes d’émeraudes.
L’eau du fleuvePropage sous la nuit vierge de grottes neuvesLe furtif rêve, qui s’y brise au heurt des rives,Des stalactites de ses saules,Et, sensualités des longues mains oisives,Leurs doigts moelleux de feuille avec lenteur la frôlent.
L’eau du fleuveParfois s’embourbe et ne roule plus ses refletsSous le ciel d’une pluie avide où ne s’abreuveNul poète à rêver les salles d’un palaisEscarboucles en fête à des détours du fleuve,Ruissellements de pierreries et d’or fin,Avec un rire des naïades ! vers qui se peuventFermer brisés d’amour les bras libres enfin.
L’eau du fleuve n’est point monotone. Elle berceTant d’espoirs bleus, tant de songes et de mystères,Qu’elle est opaque ou translucideSelon que l’alourdissent les heures adversesOu que miroirs ! s’y rit la minute propice :Nue, alors, éclatante aux brises qui l’élisent,Elle poursuit de ses flots clairs le souffle qui erreEn se jouant dans les saules de ses rives ;Mais parfois frémissante elle se rideEt se hérisse en tant d’arêtes angulairesQu’étincellent en leurs facettes les lumièresPar milliersDe soleils imprévus au fleuve éparpillés.
43 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Crépuscules, Paris, Société du Mercure de France, 1897· Sources