Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Crépuscules, 1897· Idylles et élégies 1895-1896

La fièvre

André Fontainas· 69 vers

À Émile Verhaeren.

La fièvre n’a pas quitté ta prunelle élargie ;Je te vois de souffrance, rire.O toi de volupté jadis, quel est ce rireQui sanglote et scintille à ta lèvre rougieComme un mauvais rêve d’agonie ?

Pleure plutôt, pleure l’antique mort de palmesAu désert implacable sous les cieux calmes ;Là-bas l’espoir de vivre enivre d’un vrai rireLe visage de ceux qui se mirentAu foisonnement las de fleurs chaudes en palmes,

O vis ! vivre est la seule sagesse.Vis Celle que tu fus, l’Insoucieuse, et laisseTes cheveux au vent mol de parfums que dispersent,O Toi, tous mes désirs vers Toi ! la fièvre folle‘De Toi ! mes doigts crispés en des caressesO Folle !Sois folle encore, et blonde et, tes baisers ! frivoleEn jeux sans fin vers les lèvres de mes caresses,

La fièvre ne te laisse pas.Voici que tes yeux se closent aussi lasQu’en ce jour d’un autre hiver,Souviens-loi, lorsqu’après l’orage sur la merNous fûmes à travers la lande longue et le silenceNous asseoir aux portes d’un parcDont la neige assoupit les feuillages vers des sépulcres,Et où tu ’endormis àO si froide dans le site glacial.Ce fut au nord d’ici après les mers et les falaisesPar les landes glaciaires d’un si lointain paysQu’il me souvient à peine des feuillages de ce parcEt des sépulcres dans la neige :Mais seulement tes yeux fiévreux sous leurs paupièresle les sens qui souffrent comme au soir de cet hiverà-bas, quand nous avons marché dans la neige.

Tes yeux ne s’ouvriront-ils plus ?O je t’aime plus belle et plus pâleQue la neige par les sites du parcO ce soupir en tes dents froides est-ce un râle ?Tes yeux ne s’ouvriront-ils plus ?

Soulève-toi. Ta tête sépulcrale en mes brasLa fièvre la mange de baisers moites et longsEt tes cheveux étaient-ils si blonds,O qu’ils sont longs, et sans odeur, et qu’ils sont las,Qu’ils sont longs !

La fièvre persiste, et toi-même ! Mes brasTe retiennent impérieux, ne t’en va pas.Je t’aime bien-aimée et je ’aime ! mes brasTe retiennent, ne l’en va pas.Je t’aime,

La fièvre…Tes yeux se sont-ils entr’ouverts ? Non. La mêmeAtroce douleur de fièvreTe tord et te contracte et te brûle les lèvres.Tes pauvres membres tombent si maigres et si lasEt s’enfoncent de souffrance dans tes rigides drapsD’un tel poids de vie angoisséeQue je sens éperdu qu’elle n’est point passéeEt qu’elle ne passera pasL’atroce douloureuse ardeur de ta fièvre,Ta tête sur l’oreiller repose. Dors.Je suis las,Mais pourquoi ce sanglot ? ne te réveille pas,Dors.Je suis si las.Quoi ! ce sanglot encoreEt puis, rien.O silence, ténèbre, la nuit, ce sanglot et puis rien,J’ai peur :

La mort !

69 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Crépuscules, Paris, Société du Mercure de France, 1897· Sources