Crépuscules, 1897· Idylles et élégies 1895-1896
Paysage d’hiver
Pâle, accoudée au cippe fruste,Veuve, qui sait ? d’un destin illustre ;O toi, parmi la neige,Je l’ai vue autrefoisEt je te vois.
La neige,Elle est sourde et roidie et lourde à nos destins :Que de fois, à ce fut un sortilège !Ce désert des tombes mornes sous la neige,Et toi, ta pâle face appuyée à tes mains,Et debout parmi la neige
Tu m’apparus accoudée à ce cippe frusteDu passé de mes songes autrefoisOù à présent encore je te vois.
N’est-il, mon âme, que cette vie esseuléeToujours et le désert des tombes sous la neige,Tant d’agonie et tant d’angoisse et tant de peurComme à présent, comme autrefois ?
Il neige encore sur la rue et sur les toits.Clos les volets, ma sœur.C’est assez voir la neige blêmeTournoyer follement la mêmeSur notre vie et dans notre âme et sur les toits !
Je veux, près de l’âtre, lire aux livres d’autrefoisLe rêve héroïque des hommes d’alors,Leurs brutales amours et leurs vies,Ces rieuses de la mort.
Je veux ne plus rien voirQue des prouesses parmi les Pages d’un savoirQui tout à coup m’exalteEt d’où, mon âme, éclate,Fleur au cristal d’une eau qui dormait prompte à naître,La gloire d’être radieux, et de renaîtreLe bel adolescent de mon vierge destin !
O larmes vaines, je ne puis pas.
Si j’ai revu les buissons clairs où, un matin,Mon âme, que ton sourire fit joyeuse,Chantait éperdument,Où je n’avais compris de l’aube et du momentEt de ton sourire d’où naissait notre destinRien sinon que mon âme était neuve et joyeuse,Hélas ! tant d’amertume a fait si lourds mes pasQue vers les buissons de fleurs jadis rieuses,Vers l’aube où ton sourire a fait folle et joyeuseMon âme, un clair matin,Vers cette fête et tout le délice ! mon destinAujourd’hui hésite et butte à chaque pasEt voudrait s’élancer encore et n’ose pas :
Pâle, accoudée au mème cippe fruste,Veuve, debout, de quel destin illustre,O toi, parmi la neigeJe t’ai vue autrefoisEt je te vois.
53 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Crépuscules, Paris, Société du Mercure de France, 1897· Sources