Crépuscules, 1897· L’eau du fleuve 1896
Le fleuve
A Francis Vielé-Griffin.
Des maisons se pressent le long des quaisEndormies d’un rêve tranquille ;Elles ont tant vu, des années et des années,S’étendre le fleuve entre le granit bleu des quaisQu’elles se tassent et s’endorment à jamaisLe long des quaisImmobilesEt lourdes sous leur poids de souvenirs tranquilles.Elles ont tant vu l’eau nocturneCharrier d’effrois et de ténèbres vers le sud,Et tant les langueurs dont leur triste cours s’illuneEt tant les rires dans le soleil et sous les brumesQuelles s’endorment tranquillesLes longues maisons de la villeAu bord des quais,Sans plus voir s’écouler les vagues ni les heures .Ni les bateaux ni les falots,Sans plus ouïr le vent gémir au long des flotsOu chanter d’allégresse meilleure.Maisons d’enfants débiles et de vieillardsPacifiques à jamaisElles s’endorment de silence le long des quais.
Le fleuve à travers la ville !
Un peuple au pavé gras de la berge s’effareOu taciturne chemineSous les ballots ou les caisses qui leur cassent l’échine ;Monceaux ici et là monceauxLa corne, le gravier, bois et houilles s’entassent,Les avoines par sacs et les plâtres tenacesPlanant en poussière sur les eaux.Charge par charge, et minute à minuteDes gens vérifient et supputentCe qu’apportent navires et chalands amarrésLe long des quaisA la vie et à la villeQui s’évague, indifférente et tranquille :lei les labeurs qui l’enrichissentFermentent tragiques et lentsDu ventre vorace des chalandsAux berges grasses qui sans fin se vident et s’emplissent.
Et ce sont des pelouses de gazonsQui dévalent de collines sur les quaisGaîtés de fleurs parmi la tristesse des maisons :Et des enfants et tous leurs jeux et tous leurs riresS’emmêlent enrubannés et turbulentsO joie de vivre ainsi simples parmi ces riresCeux qui sourient, les vieux, alignés sur les bancs,A des jeux ondoyants et fraisSous les soleils puissants dont se chauffent les quais.
Le fleuve à travers la ville !
Des monuments anciensAssoient leur gloire lourde ou montent campanilesAiguilles d’or aigu aux terrasses du ciel.
Le fleuve à travers la ville !
Oh ! qui sait ce qu’il apporte de douceurDans l’odeur silencieuse de ses sources :Jadis fleuries et si riantesTandis qu’entre les quais de pierre il s’orienteVers des destins qui sait ? de deuils ou de bonheurs.Et la rive jadis et sa belle herbe fraîcheA l’ombre des châtaigniers noueux ;Le clair éclair d’eau vive en un jaillissementMélodieux,Et le flot si menu que la main d’un enfantL’arrête en s’y plongeant.Plus tard le fleuve s’enfle et s’unit en sa routeAux flots de tant de sourcesQu’il a perdu de course en course «Sa fraîcheur idyllique et sa molle clarté.Puis, les usines et des bruits et des tempêtesVomissent, torrents jaunes, de telles bourbesQue s’aigrissent les parfums jadis de fêtesEt que le ciel du fleuve est lourd et empesté.
L’eau des sources s’attardait en des détoursSans fin sous la caresse des mousses et des fleurs ;Elle tressait des guirlandes de paresseA l’entour des ponts rustiques pleins de fleurs,Et on l’aimait, et des barques Sans cesseY naviguaient légères et chanteuses ;Des filles y plongeaient leurs doigts clairs d’amoureusesÉgrenant, une à une, perle ou baiser ? les gouttes,Et l’eau riait ; elle était jeune et belle et heureuse !
Le fleuve à travers la ville !
Ce n’est plus le poème tendreHélas ! avec la ville et les faubourgs :L’eau s’est faite lourde de poussière et de cendre,Oh ! le flot est tragique et menaçant le coursEntre deux rives souilléesD’immondice et de décombres ;Plus de voiles, de rames ; cris des sirènes rouillées,Vapeurs puissantes et sombresEt gigantesques cheminéesDes vaisseaux massifs pour la guerre ou les trafics :
97 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Crépuscules, Paris, Société du Mercure de France, 1897· Sources