Crépuscules, 1897· L’eau du fleuve 1896
Les heures
A Henri de Régnier.
L’heure lassante qui pleure,Et l’heure jeune de soleil gai,Les heures après les heuresDéfilent lentes ou gaies,Le long des quais.
C’est l’heure :Voici qu’un fil, on croirait, dans la brumeTrace le signe d’un pont entre les rives,Des ombres déjà s’y poursuivent,L’eau assoupie a disparu au fond des brumes.Un toueur fumeEt grince pesamment, tire la chaîne,Et, fantômatiques bateaux,Murs de ténèbre où se devinait l’eau,Voici des ombres encore qu’il traîneVers les arches de brume, et tous s’y engloutissent.
Ors soudains de palmes insoupçonnéesTrois étincelles glissent .Jusqu’aux lames qu’elles révèlentEt c’est au fleuve dont frêle se renouvelleLa vie avec ses labeurs et sa joieToute la joieD’un réveil au soleil palpitant et vermeil.
L’heure se dresse claire au matinRayonnant parmi les sourires,O fête !Voici la vie et les labeurs et les sourires,Le front haut, éclabousser la nuitVers l’astre en fêteDe claire joie et de bonté.
La vie avive les visagesD’ardeurs enthousiastes et folles,O vivre ! c’est où pétille et tourbillonneLe geste auprès des promptes paroles,Et la vieC’est d’être seul et fort et maître du destin :Ah ! pour qu’exulte, flots de pourpre, le destinQue de soleils puissants mûrissent le matin !
Les sagesN’ont pas vécu et ils ne savent pasLa démence d’agir en mêlée aux combatsEt le carnage et le grand bruit.Les sagesC’est au soir cauteleux qui rampe vers la nuitCeux qui s’exilent de la fête des lumièresPleurant l’or d’orgueil de leurs larmes sur le fleuve,Pour s’enfermer avec la lampe et le livre.O vivreVaut mieux et faire sonner les dalles de cuivreDe quelque palais triomphal,Ou fouler sans souci aux pieds de son chevalLes chemins d’herbes ruisselantesDe victoires qui les ensanglantent.
Mais l’heure jeune de soleil gai,L’heure lassante qui pleure,Les heures après les heuresDéfilent lentes ou gaiesLe long des quais.
Midi s’apaise et les vagues s’allongentO rêves reposés de langueur et de charme,O calmes songes ! .Sur la mousse à l’ombre d’aulnes et d’ormesLes pêcheurs paisibles dormentTandis qu’en l’eau presque mourante un long fil plonge.Nul frisson ne court plus aux feuillages,Le soleil ne jette aucun rayon,Tout est calme.La terre partout, le fleuve et la campagne,Et l’air engourdi de rayons,Et la forêt avec ses maisons de feuillages, ‘Partout où meurent la lumière et les rumeurs,La terre hésite inconsistante et calme,Vision indécise d’un fumeur.
La seule sagesse est de vivreLes heures du fleuve endormi au long des rives.S’agiter follement hélas ! à ne poursuivreQue d’incléments orgueils qui s’effritent décombresAux gouffres de nuit lourde où toute splendeur sombre,Non ! vivreC’est au long cours du fleuve suivreVoguer la vie avec le rêve et le désir,Proue à l’orient d’oubli vers la conquêteDe toute la mer ! et de ses îles en fêteOù nul n’abordera pour vivreAutre que le héros de son vierge désir,O rêve !
L’heure jeune de soleil gai,L’heure lassante qui pleure,Les heures après les heuresDéfilent lentes ou gaies,Le long des quais,
91 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Crépuscules, Paris, Société du Mercure de France, 1897· Sources