Crépuscules, 1897· L’eau du fleuve 1896
Le triomphal retour
A Paul Valéry.
Délicate et furtiveL’étincelle sonne aux flots du fleuve un émoi :J’ai puisé l’heureA des vagues d’oubli dont l’or de l’astre leurreAu mensonge monotone de ses rivesLes brumes de la ville ancienne, et l’ombre, et moi.Les souvenirs de siècle en siècle poursuiventEn cortège votif un rêve des aïeux,Et ceux qui sous terre n’ont plus d’yeuxVont-ils revivre avec la splendeur des penséesÉvoquées du fond du fleuve d’autrefoisOù je les voisSourire en songe encore à leurs gloires passées ?Le passé, mâles trophées d’orgueil et de bataillesDe marbre maintenant ou de-bronzeSe dresse fièrement à vos tailles,Géants intrépides et farouches !
Est-ce vous surgis de vos couchesQue l’airain du vent aigu salue et annonce,Sillages ! à conquérants nouveauxDont les nefs d’or étincellent aux eaux ?
Je vous ai vus, et c’est vous-mèmes ! Le fleuveResplendit des triomphes pompeux dont s’émeuventAu delà des mers les peuples étonnés,Et voici ! vous vous êtes détournés,Vers nos parvis, des aventures de victoiresEt de la joie aux durs combatsPour ramener par le fleuve jusqu’en la villeLa mémoireDe vos actes héroïques là-basPar les cités de la mer et les plaines fertiles.Et le clair fleuve aux voix de brise fait cortègeA vos espoirs réalisés,Banderoles des ondes par le vent soulevées,Rumeurs des vagues en long cortègeAutour des lentes nefs écumeuses d’orgueil.Oui ! c’est la ville qui vous accueilleAvec le cri serein des éternelles joies :Suivez en sa douceur l’onde qui rit aux voiesDe feuillages et de guirlandes au soleilParmi les peuples en éveilQui vous acclament calmes, aïeux splendides, rois !
La lune illumine la nuit du fleuveGlisse le long du portail de l’égliseEt la façade vit, à fleuve !Des flots de pierre circulent et croulent,Lame par lame, surgissent, s’enroulentEt se déroulent s’allongeant en longs rubansQui se recourbent ou s’élancent hardimentJusqu’en faites fleuris de radieux pinaclesOu, rosacesTout le fleuve déferle, évolue et ruisselle !Puis il retombe et filtre goutte à goutteDes hauteurs émerveillantes de la voûteJusqu’au vantail et au seuil même du portail,Et là encore au long des marchesFlot par flot il s’enlace, il s’emmêlePour fuir au lit ancien, régulier et berceur,Par la ville endormie, aux sombres lueursPleurées, des ponts, aux eaux que chassent les arches.
Et tandis que lentement l’heureSombre au crépuscule matinal,Vers l’occident que l’or du soleil pâle effleure,Voici qu’au front radieux de l’église,Se dressent les statues colossalesEn qui le rêve des aïeux s’immobilise ;Faces hautaines, gestes d’orgueilLeurs volontés ploient au silence du seuilLes vaines rumeurs de nos débats futiles.Ah ! ceux-là furent les rois témérairesDont le passage sur la terreSe signale aux lueurs de guerre et d’incendie,El leurs yeux saignent d’un or qui irradie,Tragiques, trop puissantes colèresSi flamboie en leurs poings fauves la mâle épée !
D’autres furent des sages ;Mais, bienheureux autant que rois vainqueurs,Tous dominent, dédaigneux ou farouches,Le flux des flots qui les entoure et qui les toucheDe ses remous tumultueux.Leur face taciturne étonne encore et leurreDu reflet d’un songe des aïeux,O sénile folie ou tempêtes d’effrois,Les rêveurs accoudés aux quais du fleuve, où pleureLa voix sinistre de leur gloire, en qui se meurtLe souci vain de l’heureParmi la honte frivole et notre effroi.
O visages de ceux qui ont vécu, à rois !Visages frustes, du moins superbes, des vieux rois.
89 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Crépuscules, Paris, Société du Mercure de France, 1897· Sources