L’appel a la déesse, 1942· La vision de saint Bernard
La vision de saint Bernard
In rebus dubiis, Mariam
cogita, Mariam invoca.
— « Tu m’apparus. J’étais sans âme dans l’abîme.Tu m’apparus. Tu vins. Une lumière animeAutour de moi, prodige au faîte et floraison,L’extase folle et de cette longue oraisonPerdue en ses parfums d’autrefois les parolesDont renaîtront avec leurs couleurs les corollesD’élan dévot, d’ardeur au rêve et la clarté.Muette ta venue a soudain dilatéL’horizon lourd, et les cloisons de ma celluleCèdent. Tu m’apparus aurore au seuil, qui brûleSi doucement, brise vernale et de candeur.L’éclat des lys aux doigts des anges, leur odeurPlus suave qu’un chant des séraphins, modesteEt glorieux, éclos par ta présence, attesteLe ciel d’où, souriante et frêle, tu descends.O Mère, de ton Fils ineffable je sens .Fondre, mon Dieu, m’emplir de piété bénieLa passion, les pleurs, les clous et l’agonie.O Mère, Mère ! Vierge apparue à mes yeux,Tout l’arome divin de Son Sang précieuxCoule à travers ma chair en mon âme ; l’aromeDe Son Sang répandu pour nous, pécheurs, embaume,Madone, et de Son humble haleine de douceurMe terrifie, ô Christ vivant, à RedresseurEt Confesseur de nos erreurs et de nos hontes,Jésus, prends en pitié nos misères. Tu comptes,Tu sais compter, tu sais peser exactement,Tu mesures à la faute le châtiment,Juste Juge ! Le démérite et le mériteDe nos actes, tu les connais. Le mal t’irrite,Te fait souffrir, mon Dieu ! — Mon Dieu, nous t’adorons ;Tu nous frappes, hélas ! et tu courbes nos fronts.Mais, ô Seigneur ; distingue entre l’hysope et l’hièble.Que sommes-nous ? Que pouvons-nous ? Tout homme est faible,Débile à repousser une séduction.Ce n’est pas le vouloir, mais seule l’actionQui nous plonge aux bourbiers du vice et de l’envie.Ton message assurant l’éternelle survieAu pêcheur, voulais-tu, Maître clément, Dieu néD’une femme, qu’il fût à jamais condamné ?Ni grâce. Ni pitié. Pas de recours. Nulle aide.L’Éternité ! sans que personne n’intercède.Tu te sacrifias, à Christ, pour le rachatDe tous : n’as-Tu prévu qu’une âme Te cherchâtEt Te fléchit ? L’Enfer éternel, le suppliceÉternel ! Que Ta loi rigide ne faiblisseJamais, ô Rédempteur divin, l’as-Tu voulu ?
Il est, dans Ton jardin mystique, un lys élu,Près de Ton cœur, ô Maître, un parfum qui s’ignore,Une étoile au matin plus claire que l’aurore,Le souffle d’une voix qui frémit, le printempsPur, une source d’eau limpide. Tu l’entends,Tu l’exaltes, Tu l’accueilles. Immaculée,Et triomphante, et douloureuse, elle est combléeDe Ta gloire, de Ta défaite, et ses effroisSe résignent toujours. Même au pied de la Croix,Quand elle s’est raidie aux bras des Saintes Femmes,Elle n’a point douté ! Nulles plaintes, nuls blâmesSur Toi, ni sur aucun des bourreaux de son Fils.Laisse monter à Toi les senteurs de ce lysIncorruptible, simple et ferme. Une lustraleLumière mêle aux flots sous l’astre qui l’exhaleL’aube la plus sereine et pure : Ta Bonté !Son sein sept fois meurtri, son grand cœur contristéNe vivent que d’amour et de mansuétude.Juste, injuste, Madone, une souffrance est rudeAux méchants, aux maudits, qu’Il réprouve… ;Pardon,Jésus ! pardon, Toi que j’implore, irai-je donc :Soumettre Tes décrets aux vœux de ma pensée ?
Mais ma prière est jusqu’au miracle exaucée :Tu me visites, Vierge au cœur compatissant,Et, bénissant mon cœur gros d’angoisse et de sang,Maternel, ton visage apparu me ranime !J’étais, Seigneur, j’étais, Madone, dans l’abîme… »
FLORENTIAE ANNO DOMINI MCCCCLXXX A PHILIPPI PHILIPPINO FILIO OPUS DILIGENTER DEPICTUM GALLICIS HIS VERSIBUS TRANSTULIT POETA
75 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’appel a la déesse, Paris, F. Sant’Andrea, éditeur, 1942· numérisation opac.kbr.be· Sources