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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’appel a la déesse, 1942· Poèmes

Les dieux

André Fontainas· 84 vers

C’est moi, sous ce buisson de myrte, en l’herbe rase,Qui, m’étirant, ai tressailli jusqu’à l’orteil ;C’est moi, comme mêlé de flamme, qui m’embraseDans la lente stupeur de la lande au soleil ;C’est moi ! — Je sens, tardif, que s’allège mon rêveIndéfini, par ce frisson brusque où s’achèveUn long, mélancolique et langoureux sommeil.

O transparente source, à lumière, en quels baumesEst dissous par l’azur l’affreux poids des douleursDont je mourais ! Je vis ; je hume les aromesIssus du sable sec dans la ronce et les fleurs ;J’entends autour de moi, de l’aube au crépuscule,Sur toute la broussaille et la brande qui brûleCrépiter vos parfums, vos bruits et vos couleurs.

Le bourdonnant appel des ailes dans l’espace,L’éclat d’éclairs pourprés dans les rameaux des pins,Les eaux joueuses sous la mousse… : un souffle passe,Le chaud silence bout, et l’ombre des ravinsOù ruissellent toujours des corolles furtivesS’ouvre pour prolonger d’étranges perspectivesDe palais flamboyants près de golfes divins,

Près de golfes éclos du ciel grâce au sourireDes dieux ! — Ils songent, c’est leur joie à l’horizonDont la mer s’illumine, étincelle et respireAvec douceur, et qui s’effeuille en floraisonDe magie et d’amour sur l’extase du mondeLorsqu’en eux notre ardeur se reforme, se fonde,S’accroît de leur sagesse où tend notre raison.

Je les entends, je les ai vus. Leurs fiers visages,Leurs fronts paisibles qui jamais n’ont reflétéLe mensonge, leurs yeux fulgurants de présagesHarmonieux, miroirs de leur beauté, clartéDe leur sourire, où naît en palpitant l’aurore,O jours heureux que, triomphal, le soleil doreAu milieu des moissons et des fruits de l’été !

Suis-je encore où je suis, perdu dans la bruyèreImmobile ? Un encens monte et pénètre aux cieux ;Ma pensée exaltée a rejoint la lumière ;Elle est l’haleine de l’amour. Ils sont les dieux,Ils sont l’air qui s’emmêle aux sèves dans les arbres,Ils sont les flots, ils sont la vie au grain des marbresEt du granit, ils sont notre âme, ils sont nos yeux.

Sérénité de leur présence, elle régenteCe qui coule, ce qui dure, d’un cours égal.Tout à son gré se meut, mais la joie est changeante,S’éteint, renaît, du sol aux cieux, flambe, signal,Appel d’astres, brasier fervent, qui transfigure zEn suprême splendeur selon votre stature,O Dieux ! l’amas de l’ombre et d’un deuil hivernal.

Psaumes pleurés autour d’un mort, replis funèbresDes tentures sur une bière, je revoisA présent le soleil mûrir dans les ténèbres,Glisser au long des nefs, briller au bord des croix,Se joindre, éblouissant, au chœur qui se désole,S’épanouir, et, du parvis à la coupole,Imposer, radieux, l’orgueil seul de sa voix !

Et l’orgueil de sa voix emporte, forte houle,Les faux débris d’un vain orgueil monumental.Elle gronde, elle éclate, et s’enfle, et se déroule,Ondes de bronze ailé d’écumes de cristal ;Elle heurte les rocs, se rompt, aux vents tordue,Tonne entre les récifs, s’étale, et l’étendueRetentit aux rumeurs d’un tournoiement brutal.

Quel tumulte d’effroi sur la terre blêmie,Quel ouragan du ciel opaque ont dévastéLa lande‘ ? Où sont, grands Dieux ! l’aurore et l’accalmie ?Où sont leur clair sourire et leur sérénité ?Où donc la source vers l’azur, et l’herbe verte,Et les parfums des fleurs sur la brande déserte,Et mes frissons de joie aux rythmes de l’été ?

La rafale de foudre et de grêle ruéesContre le sol le creuse et le mine, détruitLe fruit jusqu’en son germe, et de sombres nuéesAccumulent sur nous, impassibles, leur nuitD’éternité. Partout le gel ; toujours la neigeTombe. Les dieux se sont retirés. Rien n’allègeLe poids lent de la mort. Nulle étoile ne luit.

Je viens à toi, puissant oubli, dieu ! je t’espère.Les autres dieux ont disparu, quand leur soleil \Se dérobe, s’éteint : ô dieu d’oubli, repaireDernier, accueille-moi, je me donne au sommeil,J’implore le néant durable d’une trêve,Et tu m’endormiras d’un long somme sans rêveOu du rêve de leur réveil. :

84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’appel a la déesse, Paris, F. Sant’Andrea, éditeur, 1942· numérisation opac.kbr.be· Sources