La Halte sous les hêtres, 1908· Les ombres
VIII. Le pêcheur
A F. SANT’ANDRÉA
Tant qu’au ruisseau noir tu peines,Dès l’aubeGuettant gardons et chevesnes,Je me dérobe
Sous l’ombre douce des ormesAu leurreDe saisir leurs vives formesQu’un fil effleure.
Je vois ton visage inverseDans l’ondeQui s’allonge et se disperseComme à la ronde
Lorsqu’en la surface lisseS’enfonceTa ligne ou quand elle y glisse ;Mais je renonce
Fût-ce par les yeux à suivreTa pêche ;Je ne rêve, et n’ouvre un livre ;Qui donc m’empêche,
Qui me fait l’âme rétiveDans l’herbe,Et, gaule aux doigts, me captive,Vaincu superbe ?
L’heure frêle et sans victoireMe plongeAu courant où, péremptoire,L’essor d’un songe
Errant par les paysagesDe l’âmeSuscite espoirs et présages,Et me renflamme
Malgré l’âge et la fatigueDebout :Tout m’inspire, tout m’instigue,Et j’aime tout.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Halte sous les hêtres, Paris, Les Éditions Nationales, 1934· numérisation gallica.bnf.fr· Sources