La Halte sous les hêtres, 1908· Les ombres
XIV. Le songe
Compacte, au fond des yeux sans angoisse que blesseL’éclat dégagé nu par l’astre où tu te plais,Laisse leur ombre à ceux qu’elle rassure, laisseL’oubli lâche les engloutir dans leur mollesse,Détourne-toi. Méprise. Passe. Laisse-les.
Naguère le sursaut d’une sève ingénueExhalait vers le ciel effaré leur clameur ;La lassitude étreint leur âme, où s’insinueLa houle morne, monotone et continueQui l’engourdit et les obsède. L’âme meurt.
L’âme meurt, océan qu’absorbe le basalteD’un bloc sourd qu’ont durci les vagues du reflux.Il n’est pour elle désormais chemin ni halte,Ni berceuse douceur, ni rêve qui l’exalte.Ténèbres ! — Dresse ailleurs tes appels superflus,
Dresse ailleurs tes appels sur la rive et la cimeOù l’aurore frémit du rire d’Ariel ;Subtil esprit, Raison, ta sagesse sublimeSurgit, s’offre, s’enflamme, et soudain nous animeDe ta joie ivre et saine, ô Songe, — seul réel !
20 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Halte sous les hêtres, Paris, Les Éditions Nationales, 1934· numérisation gallica.bnf.fr· Sources