La Halte sous les hêtres, 1908· Les ombres
XIII. Palinodie
Droit et seul ! — Et l’eussé-je été, si j’avais pu ?
Les grands par la pensée et l’âme ont-ils rompuLes chaînes de douleur dont les chargea la vie ?Je ne crois pas. Jamais leur marche ne dévieEt, chaque fois, le jardin pur qu’ils ont ouvertAu rêve est d’autant plus serein qu’ils ont souffert.J’ai succombé. Je me suis tu dans la détresse,J’ai manqué de courage. Et l’orgueil dont se dresseL’élan d’un songe pour la joie et pour l’amourS’est d’un coup dans mon cœur brisé, farouche tourDont les gravats croulés encombrent la poussière.J’ai subi l’âpreté vorace et carnassièreDe tourments sans répit rongeurs comme des rats.Qu’importe si, ployé sous les labeurs ingrats,Le cerveau prisonnier dans l’horreur de l’impasse,La honte m’a longtemps retenu, tête basse,Immobile, stupide, incertain et figé,— O cher sourire, ô clair visage ! — puisque j’aiA présent, qui m’entoure et m’enivre d’auroreLa bonté, ton soleil, qui m’exalte et me dore ?Car, lumière ! où tu ne luis pas, cendre au linceulSans frissons, je n’aurais pu vivre, droit et seul.
22 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Halte sous les hêtres, Paris, Les Éditions Nationales, 1934· numérisation gallica.bnf.fr· Sources