La Halte sous les hêtres, 1908· Les ombres
XXIV. Méditation sur le seuil
Tant d’autres, que j’ aimai, m’abandonnent. Je vis.Leur forme s’est fondue au silence du temple.Je les suivais. Je reste seul sur le parvis,
Et j’ hésite. La terre est belle. Je contemple,A peine triste, les saisons comme autrefoisDérouler leur trésor fastueux, non moins ample,
Non moins vibrant d’éclat, de surprise et d’émoisDans leur triomphe, et suscitant la même ivresse,Le même songe et tout l’espoir. J’entends des voix,
J’entends des voix me rire, j’entends la tendresseDe vos voix pénétrer mon âme, ô mes Amis,Qui sans elle succomberait. Elle redresse
Mon cœur à l’heure sombre où je me sens soumisAux stériles tourments des lassitudes lâches.Elle embaume, mêlée à l’ air, et je frémis
De son souffle qui m’impose d’heureuses tâchesToujours neuves, toujours plus saintes, dans l’amour.Oh, sur moi rayonnez, et guidez sans relâches
Mon désir dédaigneux du banal carrefourDont fleurent pour qui veut les sordides délices ;Conseillez-moi, parmi le soleil, sur la tour !
Les longues mers, les bois muets, les clartés lissesDe la beauté par les jardins et par les fleurs,La grande paix du ciel nocturne où des calices
D’astres épanouis s’exhale en leurs pâleursScintillantes le parfum vrai de la pensée,Toute l’extase en fête où brûlent les couleurs
Qui s’enlacent au fond de l’ombre cadencéeSelon le chant universel, rythmes et sonsIssus de la splendeur mouvante et nuancée
De nos jours !… Nous naissons et nous disparaissonsDans un vertige, amas confus, germes ou gerbes,Abattu par la faux pour d’obscures moissons,
Continu remuement du feuillage, des herbes,Courant des eaux, lourdeur compacte du rocher,Fébrile esprit humain, tout cède aux vents acerbes
Qui fauchent sans répit : Hercule et son bûcher,Socrate et la ciguë, — aveugle-toi, sois fermeOu non, jamais le Temps n’ arrête de faucher.
Je songe à ceux sur qui l’ombre à présent referme,Indifférente, les courtines de l’oubli,Hier encore ignorant qu’ils touchaient à leur terme,
A ceux qui m’ont aimé, que j’aime, cœur empliDe leur visage, du passé, de la lumièreDe leurs regards. Je songe à cet âge aboli,
Frissons d’une aube jeune et fraîcheur printanière,Où, hardis, curieux de voir et de savoir,Nous haussions sous l’azur notre fierté première.
Nous donnions notre vie à l’orgueil de pouvoirAutour de nous, en nous, embraser d’étincellesSensibles et de joie un peu le sourd miroir
De cette morne nuit, la plus morne de cellesQui s’engourdissent dans les brumes de l’erreurEt la honte. Mais tu jaillis, mais tu ruisselles,
Emportement fougueux du rêve, avant-coureurExalté de la certitude des aurores.L’homme ébloui s’arrache aux fanges dont l’horreur
L’engloutissait. Il monte, et soudain tu lui doresDe ta douceur le globe tendu de ses yeux.Tu le berces d’un flux de prodiges sonores
Parmi l’écume sur tes lames, or soyeuxDu golfe d’accalmie accueillant le navireQui vogue, voile frêle, à l’appel clair des dieux.
La colonne est rompue, et Laure passe. ElvireAu rivage du lac qu’elle devait revoirNe revint plus. La barque, ailée encor, chavire
Puis reparaît, lueur perdue au gouffre noir.Mais l’éclair glisse. Aucun nuage, aucune haleine ;Rien que l’ immensité monstrueuse du soir.
Une immobile angoisse nous étreint ; la plaineS’ annule, où d’un mirage est tout à coup montéQuel fantôme vainqueur de la durée ? — Hélène !
Hélène, le destin consacre ta beauté ;Insoucieuse ou tendre, amante, sœur ou mère,Toute femme dépend de ta divinité.
Notre gloire est liée à ta forme éphémèreEt totale ; elle vit en nous et, sur l’ autel,Divine Illusion, efface la chimère
Dont se heurte à son vol l’ effort accidentel.Tant d’autres, que j’ aimai… je les suis, je contempleLeur visage apaisé se fondre en l’ immortel :
82 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Halte sous les hêtres, Paris, Les Éditions Nationales, 1934· numérisation gallica.bnf.fr· Sources