La Halte sous les hêtres, 1908· Les ombres
III. Ombre
Le souffle de ton nom murmuré tout un soir.STÉPHANE MALLARMÉ.
O nuit mauvaise, amas d’effroi tumultuaire,Vais-je, à mon tour, spectral, serré sous le suaireMassif où m’immolait trop d’oubli décevant,Apparaître, si vague et faible, quand, devantToi, sourde encore au glas tinté dans la tourmente,Tu me berces, toujours la même ? — Oh, mon Amante,N’est-il plus vrai qu’entre tes bras, comme autrefois,Tu me calmes au souffle irisé d’une voixLimpide, unie, et souple, et fraîche, et musicale ?Quoi, la courte agonie, un heurt qui s’intercaleParmi les lys et les élans du rêve pur,Et j’ai plongé, pris de vertige, au trou d’un murAlourdissant sur moi sa brume qui m’apaise !O nuit d’effroi tumultuaire, nuit mauvaise,Amas maudit, erreurs et doutes, nuit d’effroi :Une tour par la neige assaillie, un beffroiDont la cloche acharnée accable par boufféesLa morne aridité des plaintes étoufféesSous le tocsin et les haros du désespoir ;
L’âme s’y désagrège et, lasse, laisse choirFeuille à feuille, fruits mûrs, gloire de ses pétales,Sa beauté dans l’horreur d’un gouffre sans rafales,Et sans espace, et sans durée ! — Aucune fleur,Ni l’air marin, et point d’ébat d’oiseau siffleurSur les branches, dans le soleil !Au baiser tendre,Au seul murmure de ta voix viennent s’épandreLes eaux frêles de tes songes, miroirs profonds,Et dans tes bras tu me reprends, — et je m’y fonds.
29 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Halte sous les hêtres, Paris, Les Éditions Nationales, 1934· numérisation gallica.bnf.fr· Sources