La Halte sous les hêtres, 1908· Thalassa Au souvenir de marcel Ormoy, au Poète, à l’Ami
I. Pavillon sur l’Escaut
Pavillon isolé dans les herbes du fleuve,Attendais-tu qu’un vol de mouettes s’émeuvePour qu’ailé de ses caresses prenne l’essor,Sans remous, dans la brume fine où d’ambre, d’orEt de feu nuancés s’avancent les nuages,Un cortège incessant de vaporeux visagesQui s’emmêlent au ciel ou fondent sur les eaux ?Une brise légère incline les roseaux ;Tout un mur ébloui s’est offert à l’extase ;Le silence s’éteint ; l’air allégé s’embrase ;
Dans un rayonnement de pourpre à l’horizonDont s’ouvre l’éclatante et magique cloisonSe soulèvent, toujours tendus hors des ténèbres,Des héros évasifs, inconnus ou célèbres,Qu’exalta leur courage ou que déçut l’amour.Des toits s’effondrent ; des villes meurent ; la tourDominatrice croule. Un oiseau frêle passe,Rien ne reste, l’eau molle, un fin brouillard, l’espace,Et dans les herbes seul, toi, pavillon, debout.Quel mystère à ton seuil se forme ou se résout ?Un troupeau calme paît dans les prés et s’abreuveSous les saules tranquillement. Au loin le fleuveS’incurve avec lenteur au soleil doux et blondVers un très haut clocher profilé sur le fondDe lumière, où s’exhausse en granit une tombeMajestueuse et solitaire. Le soir tombe,Tout disparaît, hormis un nom, ton souvenir,POÈTE, dont les vers altiers surent unirAux ferveurs de ton rythme et dans l’ardeur du verbeCet orgueil prodiguant ta tendresse superbeQui, vouée au Futur, plonge aux jours anciens,Et du rêve de tous les temps forge les siens.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Halte sous les hêtres, Paris, Les Éditions Nationales, 1934· numérisation gallica.bnf.fr· Sources