La Halte sous les hêtres, 1908· Thalassa Au souvenir de marcel Ormoy, au Poète, à l’Ami
VIII. Thalassa
Femme, ton âme grave absorbe en toi la mer.Elle te souriait quand tu naquis. Dans l’airSensible où se mêlaient à d’impalpables plumesAutour de toi l’ envol des fleurs et les écumesDe lumière qui frémissaient selon les flots,Les dieux vivants ont admiré ton corps éclosDont l’ombre sur la conque apparue au rivageAvance avec la lame, ondule et se propage.Elle glisse et grandit de la plage au rocher,La voici sur le sol s’allonger et marcherToute jeune, cheveux au vent, les mains fleuries,Douce, dansante, et souriant, dans les prairies,Dans les landes, dans les clairières, dans les bois,Dans les villages de la vallée, et parfoisSauvage, et redressée en saccades fébriles,Soudain elle déferle et submerge les villes.
C’est l’ automne. Une frêle aurore a supplantéLa gloire des matins dont s’empourprait l’été.Sous un ciel imprécis et tendre, un long silenceS’exhale mollement des eaux, et se nuanceA l’infini de tant de soupirs et de chantsQu’en tous lieux, au-dessus des grèves et des champs,Une clarté secrète assoupie insinueComme un souffle subtil de sa joie ingénue.Fervent verger d’espoir, essor où nul n’atteint,Trop suave promesse enclose au pur matin,Désastre ! aucun sursaut, ni bruit, rien qui tressaille ;Une vapeur compacte, une sourde murailleT’ensevelit ; partout s’étale le brouillard.
Oh ! l’immuable émoi ! — Qui pleure ? — Quelque partUn fantôme englouti lamente son angoisse.Que crains-tu ? Midi monte. Espère ! afin qu’il croisseEt qu’il déborde et qu’il ruisselle de soleil.
Si l’haleine attiédie allume à ton orteilFrôlant l’herbe l’éclair de son aile indécise,Apprête-toi : le feu de cette heure exorciseTon âme qui surgit du gouffre où tu sombrais.Palpitante, déjà les sources des forêtsT’ont fêtée, et tu ris d’ardeur entre les branches.De quelle avide lèvre on te poursuit ! Tu penches,Frissons, et de tes doigts s’exalte en nous le jour,La coupe lumineuse et ses grappes d’amour.
Claire confusion d’élan et de vertige,Laisse qui tu élus s’étourdir au prodigeDe ton appel, de ton accueil, et se gorgerEt se détendre, flux qui broie ou court, léger,Au tumulte irrésistible de ton passage.
Mais que l’ouragan heurte en hurlant et saccageUne île, et l’ait brulée, inerte, jusqu’au roc,Ou qu’une autre s’étire, calme, au cri du coqDans l’aube et dans l’éveil des parfums et du songeEntre les fleurs, Ombre des mers, reste, prolonge,Oublieuse, dans ta pitié, de tous dédains,Sur les déserts que tu créas, sur les jardinsOù ton mirage s’accomplit, et qu’il encombre,Le bienfait de ta présence, l’ombre d’une ombre !
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Halte sous les hêtres, Paris, Les Éditions Nationales, 1934· numérisation gallica.bnf.fr· Sources