Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La nef désemparée, 1908· Éclaircies

A la dormeuse

André Fontainas· 36 vers

Tu ne crains pas. Tu dors avec un tel sourireSur les lèvres que je n’ose y mettre un baiser ;Je voudrais à la fois te laisser reposerEt t’enchanter de mots que nul n’aurait su dire.

Ah, les mots ! vous êtes pauvres et décevants ;Haleines de mort sur des ombres de poussière,Vous soufflez aux cerveaux un germe délétère,Et votre nuit corrompt l’orgueil des cœurs vivants !

Tout éclat pur se fane et la lumière lasse,L’avenir est obscur, et, le passé défuntNul mot n’en peut garder l’ombre ou le parfum !Laisse-moi, sans parler, m’enivrer de ta grâce :

Elle seule est réelle et frémit sous mes yeux,Seule elle est le présent dont mon désir s’enivre,Elle est seule la joie amoureuse de vivre,Seule elle sait chanter ! - Tout est silencieux,

Je n’entends plus, dans les chênes noirs, le murmureDoucement confondu du vent et du ruisseau,L’abeille ne vient plus bourdonner, ni l’oiseauPépier aux nids. Le jardin est sans parure.

Je succombe. Je n’ai pas même combattu ;Ne crains rien ; ma puissance est morte ; ta victoireM’occupe seule et tout le reste est illusoire :Quelle crainte auprès de ton esclave aurais-tu ?

Quelle crainte ? Je suis moins qu’un brin dans la brise,Moins que rien sous tes pieds que j’adore en tremblant ;Ne crains rien ! Mais j’ai peur de ton corps souple et blanc,Je te désire, et mon désir me martyrise.

Je n’ose plus. Je suis plus humble et plus soumisQue l’enfant dénoncé qu’on châtie et qui pleure ;Je me tiens frissonnant au seuil de ma demeure,Je n’ose plus entrer où jadis je dormis :

Moi qui t’ai, frêle Enfant, livré toute ma vie,T’ayant prise et portée ici dans ton sommeil,Je n’ose plus ! Je suis à toi, rien n’est pareilA ce qui fut avant que je t’eusse ravie.

36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nef désemparée, Paris, Société du Mercure de France, 1908· numérisation books.google.com· Sources