La nef désemparée, 1908· Éclaircies
Devant le seuil
Ma main tremble ; j’hésite à frapper le heurtoir.L’aube est fragile au ciel, et la nuit qui s’attardeAlanguit mes élans jeunes de trop d’espoir.
Une rouille de sang de la pointe à la gardeMordait le pur acier du souvenir ancien ;Je l’ai fourbi, la lame est nette, et je la darde.
Des jours d’amour perdus dans la tourmente, rienQu’un songe parfumé de jeunesse et de joie,Rien qu’un souffle léger dans l’air doux ne revient.
Le séraphique azur tendu comme une soieQui frissonne à présent aux clos ensoleillésÉclaire l’avenir qui sourit sur la voie.
L’astre déjà mûrit la promesse des blés,Les arbres alourdis de leur gloire futureInclinent vers le sol des rameaux accablés.
La flamme emplit, le feu féconde la nature,Elle boit le bonheur aux lèvres du matin,Elle est ivre d’orgueil, quand moi je conjecture,
Pensif devant la fête et toujours incertain,Quel accueil à jamais, si je franchis la porte,Va faire merveilleux ou sombre mon destin.
Une voix dans la brise émouvante m’apporteLe radieux conseil qui ne peut décevoir ;Ma main s’est raffermie et mon angoisse est morte,
25 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nef désemparée, Paris, Société du Mercure de France, 1908· numérisation books.google.com· Sources