La nef désemparée, 1908· Guirlandes· Pour Stéphane Mallarmé
Anniversaire
Sept. 98.
O tombe !Si j’hésite où nul éclat ne tonneHurler tout l’or du nom vers l’aube en cet automneEt l’orgueil pressenti d’un grand faste futur,Je m’éveille, rêveur que les ans ont fait sûrDe s’accouder encore au marbre de la chambre,Héraut muet des jours qu’attriste un fier septembre,Et, non plus déniant à la pompe d’un deuilL’ornement lourd des plis d’ombre impie au cercueilJusqu’à n’avoir voulu de mes doigts lents étendrePour le visage las une guirlande tendreDe regrets ou de pleurs issus par le trépas ;J’interroge la voix qui ne se dément pasMême parmi l’horreur dont la terre frissonne :Mon solitaire appel n’a suscité personne,Et j’oublie aux jardins de cet étrange étéQue la présence morne, où nul n’aurait étéPour les bras de ma joie ou la souffrance pureLa noble, précieuse et durable figure,S’allume par l’aurore et plonge dans la nuit.
Lève aux branches tes mains innocentes : le fruitSous le feuillage est mûr, ou la fleur étincelle ;Cueille-les. Un parfum de sève chaude scelleLeur pulpe et la beauté du silence serein.Des cris ne viendront pas secouer votre airain,Parois dures où rêve un labeur pacifique ;Et le paisible et haut désastre ne trafiqueNi d’un hochet bruyant ni d’aucun geste vain.Tu tiens celui que nous aimâmes, et qui vintPour nous montrer du doigt les cimes magnanimes ;Son œil sûr éclairait l’espace ; et nous unîmesTant de fois nos regards dans l’abîme ancienEn quête des clartés dont s’illustrait le sien,Qu’aujourd’hui le sursaut de palmes illusoiresÉvoque en notre esprit comme un frisson leurs gloiresÉteintes à jamais, et que nul vent n’émeut.
Qu’importe le soleil de la terre, s’il pleutA des rives ses feux, ou si l’ouragan cornePour ceux dont la pensée exacte et fraîche s’orneDu feuillage limpide et sacré de ses vers ?Les eaux calmes d’un lac reflètent l’univers ;Puis, ô séjours qui furent chers ! la voile neuveD’éclatante blancheur illumine le fleuve ;C’est l’heure, l’air frémit, et la sourde forêtA banni la ténèbre avec qui disparaîtLe fantôme haï des blasphèmes nocturnes :Pâles enfants brûlés de désirs taciturnes,Ton destin que ta voix tentait de définirNous lui vouons de l’ombre un fervent souvenir :Il est en nous. Tu vis en nous, je te sens vivre,Tu vis ! Ta main se tend vers nous, et nous délivreDe la mort ; tu souris, ô triomphe seul beau !Et c’est nous qui sortons de cet obscur tombeau.
53 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nef désemparée, Paris, Société du Mercure de France, 1908· numérisation books.google.com· Sources