La nef désemparée, 1908· Les étapes tristes
Le vieillard
Ta plainte est lasse des mêmes mots de douleur ;Tu te tais, avec l’angoisse de tes pleurs ;Maintenant, délaissée, écouteSi le vieillard qui jadis riait jeune par tes routesPleure en paroles moins lasséesLes jours d’orient clair et bref de son passé.Écoute :Par les tristes carreaux tout l’émoi du passéAvec lenteur monte de la route,Et vos deux vies ont frissonné.ÉcouteTout le deuil lourd et tout l’émoi du long passé.Je ne fus pas toujours celuiQu’il semble que je suis aujourd’hui,Je n’étais pas le vieillard qui mendieUn peu de pain, un peu de feu, un peu de viePour souffrir mieux le long des jours et des annéesL’assaut tenace, en lames d’acier,Des souvenirs de quels glaciersJadis si scintillants des promesses de vivre !Alors jeunes mes yeux s’extasiaient à suivre.Avec délices sur les montsLes vierges voluptés et nos désirs profonds.
Je ne fus pas toujours celuiQu’il semble que je suis aujourd’hui.
O mes amis d’antan ! Combien d’entre vous saventSi tel, qu’ils connurent le plus fou,Le plus étincelant d’ivresse parmi tous,Et qui partit un soir de sombre dégoûtVers les terres futures que ne saventJamais les sédentaires de la vie oisive, —Si tel n’est pas, désemparé, l’homme que poursuiventLes mépris de la rue en tumulte et les chiensQui aboient tragiquement après ses chausses ?
Qui sait ces choses ?Et n’étant plus celui que vous avez connu,Je suis celui de votre passéQui s’en vient misérable et demi-nuQuêter de porte en porte une aumône chétive.
39 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nef désemparée, Paris, Société du Mercure de France, 1908· numérisation books.google.com· Sources