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La nef désemparée, 1908· La rencontre première d’Eurydice et d’orphée

La rencontre première d’Eurydice et d’orphée

André Fontainas· 283 vers

Sous les platanes touffus, dans une crique formée par le Strymon apaisé, au pied du mont Pangée, trois jeunes filles nues jouent au bord des eaux où elles se sont baignées. De douces paroles ailées elles enchantent le silence :

Amymone

Entre les tiges des roseauxUne voix caresseuse s’éveille,O chères sœurs ! Un frêle frisson s’émerveilleDe glisser en aigrettes sur les eaux :Comme il fuit, là ! voyez, se blottir aux feuillages,Mais la brise le suit toujours et le propageDe place en place à travers l’ombre et le soleil ;Entre les tiges des roseauxUne voix caresseuse s’éveille.

Dioné

Entre les tiges des roseauxLa brise épuise son sourire,A peine née en le matin calme elle expire,Nulle voix, nulle aigrette sur les eaux,Brûlant silence ! et même l’ombre des feuillagesN’est pas fraîche, et, si je plonge, l’onde où je nageEst plus chaude que la mousse ; en vain je m’étire,Entre les tiges des roseauxLa brise épuise son sourire.

Eurydice

Ailes d’argent frôlant les eauxLes naïades rôdaient dans les feuillages,Le rire de la source où l’aube se propageS’éteint peu à peu parmi les roseaux ;Dans le ciel est éclos fleur de feu le silence,Tout s’est tû sur la terre et sur l’onde ! OpulenceEt fêtes de lumière, ô pourpres des ombrages,Ailes d’argent frôlant les eauxLes naïades rôdaient dans les feuillages.

Amymone

Dioné paresseuse,Quoi ! sur la pelouse encore étendue ! et tu dors :Viens avec nous ; courons, ma sœur ; viens, où l’eau sortDe la roche moussue au fond des grottes creusesBoire, et de sa fraîcheur rajeunir nos lèvres.Échappe aux flammes d’indolence qui t’enfièvrent,Eurydice t’appelle, allons, fais un effort,Dioné paresseuse !

Dioné

O sœurs, chère AmymoneEt toi, blanche Eurydice au rire doux, si sagesToutes deux vous aimez courir près des rivages,Les pieds enlacés d’eau dont la douceur frissonneJusqu’au fond éperdu de vos âmes tendres,Laissez-moi, lasse de joie sur l’herbe m’étendre,O sœurs, chère Amymone !

Eurydice

Dioné paresseuse,Et toi, chère Amymone !Me voici, j’ai puisé l’eau de la roche creuseDans le feuillage d’ambre où la clarté frissonne.Dioné paresseuse,Reste étendue au bord du ruisseau :Nous viendrons toutes deux à travers les roseauxT’offrir au creux des feuilles de l’eau qui frissonne ;Sois clémente à nos jeux, au rire d’Amymone,O Dioné paresseuse !

Amymone

Sois-nous clémente ! - J’aime un émoi frémissantA travers l’eau vers les fleurs tendres de la rive ;J’aime, vierge, un pied nu frappant l’herbe furtive,Renaître où le rayon implacable descend.

Jeune ivresse délicieuse de mon sang,J’aime boire au soleil la flamme qui raviveEt, déroulant un flot lourd d’une ombre massive,Absorber tout en moi le jour éblouissant.

Écoutez le silence harmonieux des arbres.Rien n’est mort. Un éclair brûle la chair des marbres,Un rire chaud emplit la plaine et la forêt.

L’unanime parfum d’aimer partout fermente :O ma sœur, le baiser palpite, sois clémente !Je me mêle aux ardeurs où la vie apparaît.

Dioné

Je me sens envahir par l’apaisant mystère ;Nulle haleine n’émeut l’air brûlant ; nulle voixNe tressaille parmi le calme des grands bois ;Les eaux dorment ; midi s’engourdit sur la terre.

Ne troublez pas d’un souffle une heure qui fait taireLes sources, le babil innocent d’autrefois,Le rire vif, le feu des sources : je ne voisQue le joyau des fleurs s’éteindre solitaire.

Une brume embrasée et monotone étendDu sol au ciel son pli de lumière éclatant,Toute couleur est morte et nul éclair ne passe :

Mes yeux se sont fermés. Je sens mon cœur qui batTandis que s’éternise en un fixe combatL’ardente étreinte du soleil et de l’espace.

Eurydice

Sur l’eau dormeuse, tels des nénufars ouverts.A la surface, au gré des heures, à traversL’ombre heureuse, flotte un doux mirage de rêve.

Selon l’heure qui rit rapide ou s’alourdit,Languissant un pétale éclôt ou, plus hardi,Il s’offre enflé d’orgueil, de senteur et de sève.

Du sommeil lent montés vers la fleur des regardsMes doigts vous ont cueillis, fragiles nénufars :Étiez-vous des reflets où mon âme se mire ?

Étiez-vous l’aube de mes songes vers l’amour ?Je ne sais. Un soleil subtil fleurit ; le jourRuisselle en moi : je me sens naître, et je respire !

Ah Dioné ! l’azur scintillait ce matinParmi ta voix légère et souple ! Est-il éteintLe rêve qui chantait en saphirs sur tes lèvres ?

Des aurores de joie éclatent dans tes yeux,Rouvre-les ! D’où te vient ce dédain soucieux,Cet ennui de nos jeux, et de nos rires mièvres ?

AMYMONE se dressant, toute blanche, vers le soleil

Vers toi, dispensateur des richesses, ArcherAux cheveux d’or, j’élève en mes mains les corollesDe cette eau vive éclose aux pointes du rocher !

EURYDICE venue auprès d’elle

Sois-nous propice, Maître ! accueille nos paroles !Répands au monde le bienfait de tes chaleurs,Accorde la lumière et la vie à la terre,Phoïbos ! Allume en nous l’extase salutaire,Nous t’invoquons ; voici l’offrande, prends ces fleurs !

DIONÉ, se soulevant à peine, assise sur la rive

Et vous, Déesses, vous, Naïades endormiesPaisiblement au fond de vos antres plus frais,Nymphes, je vous implore : enchantez les forêtsDu murmure des vents et des sources amies !

Eurydice

Roi Dèlien par qui mûrissent les moissons —

Amymone

Ta force enflamme l’air sur les plaines pâmées !

Dioné

O Vierges ! ranimez d’un rire les frissons.Sur l’eau sonore et dans les brises parfumées !

Eurydice

Suscite aux feuillages d’oiseauxLe long des rives immobilesMieux qu’un rire dans les roseauxEt que les musiques futiles ;La joie a bondi sur les montsD’où la lumière d’or ruisselle,L’étreinte de tes bras fécondsRègle la vie universelle :

Sème d’embrasements les bois,Chasse le sommeil qui végètePar l’effroi sacré de ta voix,Maître des chants, ô Musagète !

Je veux je ne sais quel émoi,Je me sens fleurir solitaire,Je m’offre ! J’appelle sur moiTes flèches qui brûlent la terre.

Voix en rêve, feux éclatantsD’un astre inconnu qui m’embrase,Venez éperdûment, j’attendsUn dieu nouveau dans mon extase.

Tu le guides dans le lointainPhoïbos ! J’entends le chœur des lyresÉveiller un rythme argentin :Son chant rayonne, tu l’inspires !

Amymone

Eurydice, quel dieu t’égare ? Quel espoirT’entraîne dans l’extase, et que penses-tu voir !Parle : est-il d’autres mirages que tu nous taises ?Arrache-toi, ma sœur, aux visions mauvaises,Reprends-toi : les dieux seuls connaissent l’avenir.

EURYDICE éperdue

Viens ! Je sens nos destins se confondre et s’unir !

DIONÉ se levant tout à coup

Oh ! d’étranges clartés jaillissent du bois sombre ;Les branches d’arbres s’agitent, refoulent l’ombre,Tendent leurs feuilles vers les caresses du ventQui joue entre elles et passe en les soulevant,Gemmes dont le millier étincelle et palpite.

Amymone

Le fleuve par lueurs s’enfle et se précipiteContre ses bords en flots vivaces et menus,L’azur limpide y fond ses rires ingénus,L’eau tremble sous le ciel comme une âme éblouie.

Eurydice

Mes chères sœurs ! la vie enfin épanouieOuvre un trésor d’orgueil à nos regards ravis :Je veux vivre, je veux aimer ; j’aime, et je vis !

Dioné

Eurydice !

Amymone

Reviens à toi !

Eurydige

Je bois l’haleineDispersée en parfums des coteaux à la plaine :Partout un nouveau souffle avive l’univers,Emporte le silence ombrageux, à traversLes brises du feuillage et l’air pur des montagnes,Sème, graine propice, ô mes chères compagnes,Le rêve frémissant de la claire bontéDont l’été radieux survit au vieil été !Ce ne sont plus seuls les baisers issus de palmesEt de fontaines aux profondeurs des bois calmes,Ni l’ébat prolongé du bain rafraîchissant,C’est une autre jeunesse active, notre sangLibre circule et nous entraîne vers la vieTriomphale, d’amour ! et non plus asservie :Fêtes, ô fêtes ! espoir des lyres ! fécondésPar la ferveur, les champs rayonnent, regardez !Les bois brillent, la mer de lumière est gorgée,Et l’astre s’extasie au sommet du Pangée !

Amymone

Voici qu’aux tiges des roseauxD’étranges fleurs se sont ouvertes,De plus purs nénufars sur les eaux,Des corolles d’or dans les frondaisons vertes,Un souffle parfume les ruisseaux,Voici qu’aux tiges des roseauxD’étranges fleurs se sont ouvertes.

Dioné

Un zéphyre né de la merNous frôle de caresses frêles.Des lyres frémissent, et dans l’airTous les oiseaux charmés agitent leurs ailes.L’azur serein est un miroir clair,Un zéphyre né de la merNous frôle de caresses frêles.

Amymone

Dans les lourdes forêts, sur les bordsDu Strymon paisible et solitaire,Les chênes impatients bruissent d’effortsPour arracher leurs racines à la terre.

Dioné

Les fauves velus par les ravinsHésitent dans l’élan du prodige,Ils s’enivrent d’une douceur de chants divins :Tout ce qui respire est saisi de vertige.

Eurydice

Tout ce qui respire est saisi de ferveur.Angoisse très calme et douce frénésie ;Tout ce qui respire respire rêveurDes parfums plus profonds que ceux de l’Asie ;Tout ce qui respire adore et s’extasie !

Les pensifs animaux, les arbres des bois,Les eaux et même le vent qui souffle à peineSe sont tus. Tout cède au charme d’une voixDe lumière éperdue, et qui, toute lointaineDans un songe étrange déjà nous entraîne.

Nous l’écoutons qui vient à nous de là-basSi clairement mélodieuse et si pure !L’ombre chancelante ne s’attarde pasOù la joie en fête éclate et transfigurePar tout le feu de sa splendeur la nature.

Tout ce qui respire respire rêveur,Des parfums plus profonds que ceux de l’Asie,Tout ce qui respire est saisi de ferveur,Angoisse très calme, douce frénésie,Tout ce qui respire adore et s’extasie.

Frêle plus que les pétales de l’été,Plus limpide que la source de la roche,Mon orgueil vers la voix pure est suscité,Mon orgueil : je m’offre nette et sans reprocheAu lucide amour dont j’attends l’heure proche !

L’heure vient, claire colombe, se poserSur mes cheveux, sur mes yeux, et sur mes lèvres ;Son aile m’effleure d’un souple baiser,J’aime ! et je sens la jeune joie apaiserPar l’espoir l’ardeur ancienne de mes fièvres.

Tout ce qui respire est saisi de ferveur,Tout ce qui respire adore et s’extasie.Tout ce qui respire respire rêveur,Angoisse très calme et douce frénésie,Des parfums plus profonds que tous ceux de l’Asie !

Orphée

sous les arbres dont les feuillages étincellent, auprès des eaux radieuses, environné d’un cortège ébloui d’hommes, de femmes, d’enfants et d’animaux humbles et transfigurés, vers les trois jeunes filles en extase s’est avancé, tenant la grande lyre, et va droit à Eurydice :

Tout ce qui respire a droit au bonheur !Femme ! je viens à toi du fond des destinées.Depuis toujours j’étais en marche, ardent songeur,Vers l’asile promis des rives fortunées ;Chemins rugueux de la terre ! chemins sans finQui traversez les forêts mornes et les villesPlus mornes qu’elles, plus farouches et plus viles,Caves obscures de la montagne, malsainsPâturages ! fangeux bétail de vaches maigres !Pas un charme que l’homme ou les dieux n’aient flétri,Pas une fleur que ne corrompent des vents aigres !Et vous, flots de la mer sur qui l’astre a souri,Abîmes maintenant tempétueux et sombres,Dévorateurs de chair humaine et de décombres,O mer, mer désastreuse et folle ! quels cheminsN’ai-je suivis et vers quels buts jamais atteintsAu gré changeant de vos fureurs désordonnées !Quand, las du vain loisir et des jeux pastoraux,Vers la Colchide d’or mes chants ont aux hérosAssuré le passage entre les Cyanées,Quand, après Tanaïs et le sombre OcéanEn fuite par la mer où des gouffres béantsScintillait devant eux la clarté des Sirènes,Ma voix sut détourner l’orgueilleuse carèneEn proie à la fureur d’âpres ressentiments,Quand, mes vœux apaisant la colère divine,J’ai su guider la nef sous des cieux plus clémentsJusqu’au havre sacré de l’opulente Égine,Et depuis, quand j’errais sur les cimes des monts,Au creux des roches, près des naissantes fontaines,Ou par les bois ardus dont les taillis profondsRegardent s’allonger des formes incertaines,Toujours, les yeux hantés et clairs du même espoir,En tous lieux et toujours, ô femme ! j’ai su voirNaître vers moi comme un mystère de l’auroreEt calme resplendir et me sourire encoreTon clair visage, espoir et rêve de bonheur !

Oui ! les eaux chastes, la beauté de ton visageS’y est mirée ; elle a souri dans maint nuage,Dans le calme des nuits, dans la clarté des fleurs.Quelle candeur d’accueil dans tes deux mains tranquilles !N’ai-je rêvé le flux de tes cheveux paisiblesQuand, au bord des vaisseaux penché, j’ai vu la mer ?Quelle splendeur sur l’eau de la lune l’hiverÉclate pure ainsi que tes pieds dans le sable ?Eurydice, Eurydice ! d’inlassablesEspoirs me tentent : Viens ! je me sens fort et grand,J’aime ! Je t’aime seule ! J’aime Eurydice ! OrphéeLibérateur n’est plus libre : tu tiens Orphée.J’ai tout aimé, mais j’aime mieux : je t’aime, Toi !

283 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nef désemparée, Paris, Société du Mercure de France, 1908· numérisation books.google.com· Sources