La nef désemparée, 1908· Les étapes tristes
Écrit a malines
(Nov. 1903)
O mes Amis, les seuls, sans doute, que ne lasseDe son ennui ni la lenteur de mes émois,Ni mon silence, ni l’horreur de mes effrois,Vous savez si je porte une âme veule ou basse.
Vous le savez : vous m’avez vu dresser au cielL’enthousiaste ardeur de mes naïves joies.Mais toi ! se peut-il, mon frère, que tu ne voiesQue ce doute qui rampe en mon cœur fraternel ?
Tu me connais pourtant. Ne sens-tu la tristesseEt la douleur où se débat mon vieil espoir,Et que, proche la rive où menace le soir,Le monotone orgueil du rêve vain me presse ?
Reviens, et prends ma main tremblante dans ta main,Rassure-moi, mon frère, indique-moi la route :Ta cordiale étreinte a tôt tué le doute ;Je me lève, il est temps, et j’aspire à demain.
Quel spectacle promis m’illumine et rayonneDe tes yeux sans nuage à mon cœur frémissant ?Je sens bondir en moi la force de mon sang :Que cette aube nouvelle est réchauffante et bonne,
Que cette aube adorable allume de clartésDans le ciel de la ville aux toits roses humides !Le carillon l’emplit de ses notes limpides,L’air sonore s’émeut de frissons exaltés.
O mes Amis ! les seuls, sans doute, que ne lasseNi l’aube des beaux jours à venir, ni l’espoirDe descendre paisible aux rives où le soirÉtendra sur les cœurs son deuil sombre et tenace,
Comme vous j’aimerai d’un sourire très doux,Mon âme tendre s’ouvre en des vœux de silence,Et c’est vers Vous, fervent, que de mon cœur s’élanceL’hymne de mes espoirs, mes seuls Amis ! — vers Vous.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nef désemparée, Paris, Société du Mercure de France, 1908· numérisation books.google.com· Sources