La nef désemparée, 1908· Éclaircies
L’aube parait
Sur l’eau lunaire l’heure glissePâle et lente jusqu’au matin ;Une étoile, une autre étoile s’éteint ;La lune seule au ciel veille consolatrice.
D’édifices surgis aux rêves de la nuitLes portiques croulés se tassent en décombres ;Les clairs frontons de marbre où tant de joie a lui,S’effacent au gouffre des ombres ;La ténèbre monte et granditJusqu’à l’astre seul beau qui s’effare et tressaille.Mais saisi d’une peur confuse et par le froid,Peu à peu sa lueur décline et décroît :Il fond, il se dissout, on dirait, maille à maille ;Même il n’est plus déjà ; la nuit s’est alourdieDe toutes les ruines de nos rêves,Et les minutes se succèdent brèves,Palpitantes de tant de deuils,Si vacantes d’espoir et d’orgueilQue lorsque, adolescent, apparaît sur le seuil,Tumultueux, le soleil,Voici que nos esprits tout à coup s’émerveillentEt rendent grâce et s’extasient,Oublieux de leur rêve et joyeux du réveilQui les écrase de tout le vacarme de la vie !
La vie, qui hait le songe, a triomphé,La dédaigneuse vie et ses tumultes fous ;La vie qui vire et rit et volte on ne sait oùLes rumeurs de ses grands gestes satisfaits,La vie qui passe comme une trombeEt ravage sur son passageTout ce qui l’environne ou voudrait l’arrêter ;La vie ! sans le souci de qui suit ou qui tombe,La vie en tourbillons sauvagesToujours tendue et forte, implacable, entêtée :La vie se dresse devant nos yeuxEt nous assiège sans répit !…
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nef désemparée, Paris, Société du Mercure de France, 1908· numérisation books.google.com· Sources