La nef désemparée, 1908· Escales dans la nuit
Naufrage
Quelles tempêtesOnt ébranlé, la nuit, le rêve de ma vie ?La proue hésite et dévie.Que resplendisse un littoral de fêtes,Là-bas, à l’horizon des mers, vers l’Orient,Que s’ouvrent, parfums des gemmes, la claire joieEt tout l’amour qui flamboieEt palpite éperdu d’extase et souriant :O mon Rêve ! en l’affre de l’heureLe beau mirage est-il un leurre ?Mais tu n’auras pas fui la ville et les rivagesEn vain, les yeux sur le lever des astres ;Reste dressé contre l’assaut et le sauvageEffort du vent et de l’orage,Reste ! Qu’importe aussi ? Des floraisons splendidesÉmerveillent de leurs fraîcheurs le fond des mers,Des frissons d’or, d’écaille blonde et de perlesAllument aux flots vos chevelures, Néréides !Et les paroles que vos lèvres murmurentTombent fleur après fleur plus puresQu’un doux frémissement des eaux au bord des bois.Ah ! déjà que de fois,Mon Rêve ! tu connus leurs caresses d’ailes,Et toutes, si blanches et fidèles,Tu les aimais, et voulais vivre entouré d’elles :Naufrages !Vers elles je crie au bout des étendues,Naufrages ! ô naufragesQui fleurirez de leur baiser l’âme perdueDans la forêt des eaux grondantes et touffues !LA
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nef désemparée, Paris, Société du Mercure de France, 1908· numérisation books.google.com· Sources