La nef désemparée, 1908· Escales dans la nuit
Printemps
Lorsque, riant et nu sous un chapeau de fleursOù le lierre s’enroule aux anémones vives,Sous un ciel d’aube neuve et claire, tu arrivesSemer avec la joie un répit aux douleurs,
Tandis qu’insoucieux, au gré des flûtes mièvresQu’anime ton caprice amoureux et changeant,Le long des purs ruisseaux que des saules d’argentEffleurent du baiser de leurs furtives lèvres,
Parmi les prés, au fond des bois, dans les halliersDont ondule le sol au flux des primevères,Tu guides dans leur danse un chœur de nymphes fièresÉmu comme la brise emmi les peupliers,
Tandis que, te dressant, d’un regard tu dissipesLa langueur des brouillards où s’est attristé Mars,Et que déjà cueillant leurs coupes d’or éparsTu rafraîchis tes yeux aux premières tulipes,
Sur les grands monts debout, ô Toi, de qui descendLe fleuve harmonieux de ta grâce parfaite,Ton torse lilial illumine le faîte,Victorieux guerrier, David adolescent !
Tu nargues la rudesse et l’audace faroucheDu lent Hiver que nulle oraison n’a fléchi ;Le piège qu’il te tend d’un bond tu l’as franchi,Tu l’abats sur le sol d’un souffle de ta bouche.
Qu’à son tour il t’implore, et tu laisses neigerSur ses membres raidis le pardon des pétalesSans plus te souvenir des bourrasques brutalesDont sa rage insultait ton chant libre et léger.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nef désemparée, Paris, Société du Mercure de France, 1908· numérisation books.google.com· Sources