Le Jardin des Îles claires, 1901· Deux petits poèmes en manière de dédicace
II. « Autrefois, disais-tu en paroles plaintives »
Autrefois, disais-tu en paroles plaintives,J’aimais l’ombre frissonnante des grands arbresQui inclinent leurs frondaisons sur les rivesDu ruisseau au clair murmure entre les pierres ;J’aimais ! j’aimais la paix dormeuse où le village,Au long des jours, au long des heures,Parmi l’oubli pacifique de la vie,S’étire inconscient même de son bonheur ;Autrefois, nous allions rêver par les prairies,Tranquilles comme les bêtes et les herbes,Les doigts mêlés, et mes yeux achevant tes pensées,Tous deux, seule à seul, triomphants et superbes,Isolés, et d’autant plus superbes !Autrefois ! Et c’est déjà le passéCe temps d’insouciance et de frivole ivresse ;Autrefois ! Mais rejette le souvenirPesant comme une chape, et redresseTa taille fière vers l’avenir :Qu’importe ? ce qui fut n’est que poussières,La vile poudre des cheminsTernit moins les pieds nus et meurtris qui s’y traînentQue le regret décevant qui nous fait perdre haleineNe nous lasse à la poursuite de demain !
Qu’importe ? Heure présente, heure révolue,Ce qui passe déjà n’est plus,Et seul l’avenir nous attache ;Tout ce qui s’écoule et ruisselleEn vain par tas s’amoncelle :Jouis d’un instant ; laisse- le fuir, s’il fuit ;Tu aimes le jour, il est la nuit ;Le jour va renaître à l’auroreEt notre joie étinceler encoreSi le soleil, demain, se lève et luitSur notre espoir, parmi la foule et la citéOù fermente et bruitConfusément, foison étrange, la beautéUniverselle et pacifique de la vie.Alors ! l’homme frémissant, telle une feuille,S’éveille saluer l’aurore, et accueilleComme un frère de sa gloire le rêve :O Rêve,Rêve que nous verrons poindre avec l’aube demain…Oublions le passé, rêvons, donne tes mains.
43 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Jardin des Îles claires, Paris, Mercure de France, 1901· numérisation books.google.com· Sources