Le Jardin des Îles claires, 1901
Déclamation
A Maurice Clouet.
Mes champs avaient perdu leurs moissons et leurs fleurs.J. RACINE.
Dors ! tu es plus impassible que la nuit.Dors. Moi je crie et je pleure vers les étoiles.Dors. Moi je roule au fond des gouffres de la nuitTant de lourds sanglots, de soupirs et de râlesQue l’impassible dans l’épaisseur des ténèbres frémira,Que le ciel fauve à la foudre s’entr’ouvrira,Que les mondes rugiront de connaître le deuilEt la douleur à quoi me rive ton orgueil.Des abîmes j’implore et je hurle,Pitié ! vers une étincelle moins amère,Vers une goutte des eaux de la miséricorde,Vers la fin par la mort du martyre qui brûleEt déchire, tenailles qui les mordentFil à fil, tout le réseau de mes chairs !J’atteste les tourments anciens des sombres geôles,J’atteste la cruauté des prêtres et des rois,J’atteste la vie avec ses fleurs et ses effrois,J’atteste les carnages de l’amour : nulle paroleNe se peut si profonde que mon mal : je te hais !Je te hais ! Et nul mot ne peut fondre l’horreurDe la nuit où je vague en butte au mal farouche,Nul mot humain, proféré fût- ce par ta bouche,Nul mot assez cruel, assez vil et mauvais,Lourd de deuil, de tourments, de flamme et de fureur :O Toi que j’aime, je te hais !
Dors ! Je t’ai bercée entre mes bras. Ta lèvreEffleurait de baisers pâles mon angoisseDe me mentir à toi comme un amant sans fièvreQui te tiendrait et sourirait à ton regard.Ta voix se dénouait en de souples caresses,Tu m’enlaçais du flot parfumé de tes tresses,Ta tête douce reposait sur mon sein,Tes mains avaient confiance dans mes mains.Je te pressais sur moi, buvant l’aube et les cieuxPar la clarté languissante de tes beaux yeux,Et je t’aimais, et je disais les mots de ma ferveur :Chère, je t’aime tant ! -Et pourtant je te hais,DÉCLAMATIONDe toute la puissance de mon amour rêveur,De toute la force de ma haine, je te hais !
Écoute : entendras-tu, ô Toi qui dors ?Soit, dors ! — Tu te croiras au réveil sûre encoreDe mon amour, moi qui t’exècre ! et ta joieRiche du vain bonheur m’offrira les corollesDe baisers fades, comme une obole.Je te hais ! j’aime un amour qui rougeoie,Brasier vorace de lèvres mordues,Voluptés et lassitudes éperdues,Étreintes de feu, ciels qu’un sûr baiser explore,L’amour que ne rompt pas la mort.Flambeaux ! d’âpres baisers fleurissent l’incendie,La flamme happe tour à tour et propagePar des bonds et des caresses hardiesL’éclosion de la fièvre et de la rage.Pétales de délices par rafalesSoudaines et incessantes,Élan des torches triomphales,Touffes d’odeurs étourdissantes,Le mâle désir absorbe et exalte,Emporte le rêve et violenteFarouche vers l’extase poursuivie,Fleurs de feu rapaces et sanglantes,Les frissons fous et les voluptés de la vie.
Mais toi ! et ta beauté, sans qu’y frémisse un rêve,Impassible, qui donc es-tu, qui ne vis pas ?Qui donc, si nul orage ne soulève,Stagnant bonheur, fanges où tu rampas,Ta ferveur pure en la tourmente des désirsJusqu’au ciel où va l’extase en fête s’anéantir ?
Ta beauté même ! tes clairs cheveux fidèles,Morne flux que ne griffe aucun éclair fiévreux,Tes yeux vides d’extase où l’étincelleDu pieux tourment gît morte, tes yeux heureux,Tes yeux calmes d’avoir fleuri dans la tendresseD’un passé qui t’est plus cher que l’avenir,Ta beauté, l’océan d’amour qui se dresseEt rugit de splendeur candide en tes deux bras,Ta poitrine sacrée où l’Éden peut tenir,Tes seins gorgés de gloire et de mansuétudeOù ma détresse avide et folle s’enivraD’un vin de vie ardente et de douce hébétude,Ton ventre pur, tes reins caressants, et tes pieds,Ta beauté, dont ma joie encore extasiéeA surgi, ta beauté si tranquille et si tendre,Ta beauté, ta beauté ! et la béatitude,Bourbier vil où ta beauté m’a fait descendre,Je la hais ! —La vie est courte, il faut la vivre :Délices mornes, ton sourire pâle n’enivreNul âpre orgueil avec l’écume de la joie ;Je saurai fuir, moi qui suis lâche, toi qui es belle ;Je saurai fuir le festin triste de ton corpsEt la fade splendeur que ton amour déploie ;Je saurai te fuir sans remords,Toi dont l’étreinte jamais rebelleM’accueillit, sans regrets et sans transports,Toi, docile et souple corps de femmeQue jamais n’a rongé la flammeOu le frisson des passions !Tu es à moi ! mais tu n’as pas dompté l’orgueilQui piaffe et se cabre sous mon désir,Et tu n’as pas voulu, robuste, le saisir,Tordre sa fougue, et rire ! c’était la proieOfferte à la vaillance hautaine de ta joie,Mais tu lui fis, dès le seuil,Un pacifique et tendre accueil,Et, depuis trop longtemps, le jeu de mon orgueilSe prélasse par des champs enchantés et clairs,Dans l’air purifié, monotone, où nul éclairNe tressaille sous l’ennui de la fête,Nul signe, nulle éclaircie de la tempête.
Je te fuirai. Là-bas l’orage est sur la mer,Les horizons mugissent sous l’orage,Le combat s’échevèle de plage en plage,Une victoire traîne son luxe amerSous un ruissellement de deuils,Le vent des abîmes effeuilleLes crépuscules de la vie,Et l’orde mort, rageusement suivie,Se tourne brusque au bord d’une aurore,Où, goulu, son rire dévore ·Ceux qui, sans crainte, n’ont pas goûté au vil ennui !…
L’ennui ! Par toi l’ennui a germé dans mon champ,Je t’ai toute explorée et tu m’es trop connue,Me voici las des blondes moissons de mon champ,Me voici las des fruits des vendanges connues,Et je veux fuir ! Fuir où fermente l’ivresse,Où tressaille la mer d’un triomphe inconnu,Où d’étranges clartés en frissonnant paraissentDans la nuit d’arbres l’éclair naissant des membres nus,Où luit riante la fureur des dents du faune,Où ses yeux fauves étincellentTandis que dansent, et la rosée à l’herbe y ruisselle,Les nymphes dont il guette anxieux la beauté.
Rêves ! par delà les mers frissonneL’envol fiévreux d’amour, de rêve et de clarté,O rêves dont ici le regret m’environne,Rêves touffus, qui me quittezJe ne sais pour quels mirages illusoires,Rêves ! je me souviens, l’ancien calme des soirsJadis enfiévrait d’orgueil toute ma vie,Mes beaux rêves en allés !Et maintenant, déchu du rêve,Mon extase à pas lents par de mornes alléesPleines de ronces, jadis fleuries et sablées,Mon extase en angoisse s’achève,Triste, seule, loin des îles, exilée,Déchue où l’a rivée le sort !Tous mes rêves ont pris l’essor,Ils frissonnent au fond des mers,Ils brillent, ils sèment des corolles,Ils ont des ailes, et s’envolent,Ils sont partis au fond des mersAux plages de joie et de lumière,Et je suis seul, et je suis veule,Je suis sans espoir et sans rêve !
Éveille-toi ! Je t’aime, ma sœur, ô seuleLueur parfois par l’ennui de la grève !Disn’est-il plus de fête pour nous ?N’est-il plus d’amour et de rêve ?Disles mots de ta voix, tes regards seront doux,Éveille-toi, je t’aime !Viens à moi, berce-moi d’espoir, sèmeDe clartés la nuit qui s’épaissit en ma vie ;Éveille-toi, donne tes yeux, souris,Éveille-toi, je t’aime.
167 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Jardin des Îles claires, Paris, Mercure de France, 1901· numérisation books.google.com· Sources