Le Jardin des Îles claires, 1901
Le désir
A Stuart Merrill.
She rose like an Autumnal night…SHELLEY.
Parfois se dresse, comme une nuit d’automneSurgie, avec ses étoiles, de l’Orient,Ton souvenir et le cortège plus brillantDes fièvres d’amour dont ta venue s’environne.
O chère ! je revis aux jardins d’autrefoisParmi la brise de parfums que fut ta voix,Et toute, et telle que tu fus dans la joie,Silencieuse, je te revois !
Tu es pareille à cette belle nuit d’automneSurgie, avec ses étoiles, de l’OcéanOù mille feux d’astres errantsS’éparpillent au ciel dont la clarté étonne.
Te souvient-il toujours, Vivante taciturne,Quand nous nous égarions par les jardins nocturnesOù tu songeais et souriais parmi les fleurs ?Souvent tes yeux qui se perdaient à suivreLes sillages de lueurs à soi-même survivreEt renaître plus clairs et plus profonds,Tes yeux chauds j’y buvais où jaillissaient tes pleursDont l’amertume heureuse fondPar mille rires en corolles de la joie.
Je te revois, je te revois :Tu étincelles de mes rêves du passé ;Dans la lourde ombre de tes cheveux sont massésTant de parfums de carnage et de victoireQue mes lèvres lasses ont pu boireDans leurs abîmes de frissons tout le vin de la vie.Et j’ai connu l’ivresse de t’avoir suivie,Reine des triomphes d’autrefois,Parmi les étendards vaincus, les glaives et les croixPieusement sur ton passage inclinésAvec les cris d’orgueil dompté dans le tumulteOù la liesse de ton armée exulte,Au milieu des captifs deux par deux enchaînésEt de tant de femmes en détresseQui hurlent leur épouvante et leurs douleurs :Reine qui te plaisais à la guerre ! — ô maîtresseQui n’aimas que les étoiles et les fleurs !Était-ce Toi parmi de tels parfums ! était-ceTa tendre présence et ta voix qui me parlaient ?
Démence de mes rêves ! pour quels palaisD’extase sinistre et de pompeux mensongesAi-je alors délaissé les lacs des jardins clairsDe fleurs votives où l’amour plongeÉperdument comme fulgurent les éclairs ?Démence vers le hideux passé, vil mensongeDe fouiller dans le tas des glèbes calcinées,Dans les putrides terrains abandonnés,Pour l’espoir, comme d’une perle, du mirageD’une parcelle de bonheur !Eh non ! bonheur, fête et délire où se propageLe miracle de la joie, il est ailleurs,Il est dans l’estivale ardeurEt la beauté superbe de demain !Je sais :Mon orgueil flamboyant a tremblé si ta mainMe touche et me convie à des fêtes propices,Ta chair nue allume mon désir et ma faim,Il faut que je les assouvisse :Mille étoiles parmi ta chair, ô Nuit d’automne,De l’Océan au ciel surgies,Mille étoiles me brûlent de joies,Mille étoiles parmi ta chair, ô nuit d’automne,Illuminent de bonheur ma volupté.La fraîcheur lourde de tes seins où j’ai goûtéLes arômes qui y frissonnent,La ferme tendresse de tes bras mûrs,Ton corps plus souple et plus purQue les corolles vraies de nos parterresM’ont ouvert le radieux golfe de tes chairsVers le vertigineux abîme de l’amour ;Et tes yeux, prodiges clairs de tant d’amour’,Tes yeux lavés des larmes buesJadis par l’ivresse de mon amour,Tes yeux sacrés éclairent la riveD’où vers toi, chère ! je tenteraiL’aventure de la mer où tu veux que viventMon désir et mon rêve désormais ;LE DÉSIREt je sais qu’en un jour de joie ultime et sainte,O chère ! où je t’aurai rejointeLà- bas dans les jardins éternels de la vie,A jamais tu m’endormiras,Heure que mes instants envient !Aux frais aromes de tes seins, entre tes bras.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Jardin des Îles claires, Paris, Mercure de France, 1901· numérisation books.google.com· Sources