Le Jardin des Îles claires, 1901· Quatre petits poèmes des saisons
II. Juin
Cependant que tinte vers le fleuve,Clochettes du pur soleil, le matin d’été,Dans le silence tremblant et veloutéQue versent aux mousses l’heure neuveEt l’ombrage vacillant des yeuses,Rient loin du travail les lavandières paresseuses.
Elles sont venues dès l’aube ;Leurs prunelles, ardentes des rêves de la nuit,Le long des sentes épiaient du fond des arbresL’étreinte du faune qui surgit.Elles sont venues dès l’aube,Et plus d’une, rougissante, s’enfuitSi la voix d’un garçon du villageL’a appelée, entre les arbres.Elle court ! mais vite elle sent que l’accableLe poids du linge qu’elle porte aux plis de sa robe ;Elle cède, elle est prise, et le rêve de la nuit.Palpite à des baisers dont s’émerveille l’aube.
Puis chacune, où toutes se rejoignent,Songeuse, s’agenouille au bord du fleuve,Et le rythme redoublé du battoir témoigneDes soucis exaltés dont leurs âmes s’abreuvent ;Elles s’agitent, se grisent à l’ouvrage, farouches ;Leurs beaux bras nus brillent dans le soleil,Leurs cheveux scintillent, leurs oreillesS’allument, pétales de nacre neuve ;Elles peinent dans la joie, et, farouches,Pour murer leur secret, serrent la bouche.
Et, cependant, tinte vers le fleuve,Clochettes du pur soleil, le matin d’été,Le silence se fait troublant et velouté,L’ombre gagne en vacillant les yeuses,Les molles mousses confidentes s’émeuvent,Où, couchées sous les corolles qui pleuventDans l’air chaud, les lavandières rient, paresseuses.
35 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Jardin des Îles claires, Paris, Mercure de France, 1901· numérisation books.google.com· Sources