Le Jardin des Îles claires, 1901· Quatre petits poèmes des saisons
III. Octobre
Une fleur de laurier persiste au jardin morne.Cueille-la. Le vent dur a fauché la falaise,L’automne brusque accourt sur la mer. Rauque corneLe souffle, à l’horizon, de la saison mauvaise.
Cueille la fleur. Qui sait, où le miel et la merOnt mêlé leur parfum, si la blancheur n’apaiseL’effort tempêtueux de la rafale amère ?
Les pétales à baiser tes doigts nus peut-êtreOnt bu le ciel de calme épars en ta beauté ;Sème-les lentement par les flots agités,Et le sourire ami de la mer va renaître.Lève-toi : parcourons tout le jardin et l’îleAvant de la laisser jusqu’au nouvel été ;Emportons, poussières dont s’embrasent la villeEt l’hiver, les derniers mirages de l’été ;Emportons les odeurs des défuntes glycines,Des rosiers desséchés, des lys et des glayeuls ;Emportons l’âme du roc et de la ravineOù nous avons connu l’ivresse d’être seuls ;Enfermons dans nos yeux les frissons où s’apaiseUne mer chatoyante aux soirs de Juillet clair ;Nous humions son arôme en qui palpite l’air,Te souviens-tu ? du banc d’herbes, sur la falaise.Parcourons l’île, viens, revivons par la grèveLes heures où, pêcheurs négligents, dans le sableNous suivions fondre au ciel les feux de notre rêve :Tous deux, toi, ma sœur, et moi ; ton inlassableTendresse, et ta beauté ! — L’hiver vient et l’automneVa fuir. Voici le temps où le vent rôde et tonne,Le froid rugueux rampe vers nous, et la falaiseNous secoue et nous chasse, et la mer est mauvaise.
31 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Jardin des Îles claires, Paris, Mercure de France, 1901· numérisation books.google.com· Sources