Le Jardin des Îles claires, 1901
L’or
A Eugène Demolder.
Mon désir est plus paisible que la merPar une nuit de lune calme,Mon désir est plus paisible que la mer ;Nul heurt des vents et nul bruit de la vague,Nul souffle ne rompt l’harmonieuse douceur,Nul heurt des vents et nul bruit de la vagueSous le clair de lune vaste et calmeQui fleurit toute la mer de ses lueurs ;Nul souffle ne rompt l’harmonieuse douceurDe s’en aller parmi le rêve et dans la nuitVers les plages nouvelles du songeOu vers les havres de l’oubli.Toute la mer d’espace en espace prolongeLe frémissement à peine ouï de son écume,Toute la mer autour du navire prolongeLe rythme de son chant qui s’aigrette d’écumeSous le vaste et calme clair de lune,Et des fleurs comme une écume de la merÉclatent dans la solitude de mon songePar une nuit de lune calme et claireOù mon désir est plus paisible que la mer.
Diamants par milliers en fête sur les flots,L’immense désert comme un baiser qui brûle,Diamants par milliers en fête sur les flots,Silencieux, chatoie et flambe sous la lune ;L’immense désert comme un baiser qui brûleÉveille dans le silence de la nuitMainte forme dès longtemps évanouiePar les sables anciens et lourds de la mémoire,Et frileusement j’ai pu voirNaître vers moi, à chaque heure de cette nuit,Diamants par milliers en aigrette à la vague,Les fantômes de mes souvenirs évanouis,Sous le clair de lune calmeOù mon désir est plus paisible que la mer.
Rêve clair durant les heures,Rêve clair où je t’ai vue,O rêve durant les heures !L’ORTu te dressais, sans un sourire, toute nue,Ce fut un rêve où je t’ai vueTe dresser sur les vagues toute nue,Et les rayons de lune ouvrageaient un manteauDes purs joyaux de la lumièreQui s’étalait de tes épaules à la mer.Devant moi, le sais-tu ? surgie des eaux,O farouche ! je t’ai tenue,Froide et dédaigneuse, toute nue !
Je me souviens ! moins belle je t’ai connueDans ton passé indomptable, ne sourireQu’à l’ivresse de la richesse offerte :Tu fouaillais de ton taciturne sourire,O formidable, alors, formidable sourire,Le désir humble qu’un rien déconcerte.Que j’en ai vu l’un après l’autre venusVers toi, phare décevant de la beauté,Désemparés comme une carène démâtée,A l’infini, à l’infiniS’enfoncer en dérade aux tourbillons de nuit,Eux tous, les morts sans nulle espérance d’aurores,Les morts, épaves de ton sourire, les morts,D’étranges morts, sans même s’en douter,Dont peuplait les gouffres ta beauté !Mais, à présent, voici que tu te lèvesPlus belle au crépuscule de mes rêves,Et, rêve clair durant les heures,Rêve clair je t’ai vueTe dresser vers moi sur les vagues, toute nue,Parmi la nuit phosphorescente de la merOù mon désir est plus paisible que la mer.
Oui, c’est toi ! Toi, bien qu’éprise de tant d’or,Je sais, tu sois partie un jour vers la conquêteFolle par delà l’Océan et les tempêtes ;Mais peu t’importent les espaces fabuleuxSous des cieux lourds que leur éclat rend incoloresEt la vertigineuse floreOù s’agitent les oiseaux multicoloresAu bord grave des lacs sur les montagnes bleues.Tu t’y acharnes plus obstinée encoreA la tenace poursuite de ton or,De l’or que tu pilles à la terre, de l’orToujours, par paillons, par pépites, de l’or !Et, la nuit, comme se glissent les maraudeurs,O gueuse ! ton appétit sournoisFurtive t’a traînée mainte foisVers une butte, au loin, boueuse où tu te vautres :Ton corps pâmé plonge parmi la fange,Tu y meurtris tes dents, les ongles de tes doigts,Tes pieds s’y crispent, ta bouche la boit,Tes seins et ton ventre y plongent.Par tous les pores tu aspires étrangement,Des narines, des yeux, de ton corps jusqu’au sangImbibé comme une éponge,L’or par parcelles qui rôde en cette fangeEt qui filtre si bien en toiQue je te vois droite et nue devant moiAvec ta peau d’un métal étrangeEt profond où s’allume en fleur la lueur d’or,Et que tes yeux où flambe l’or,Et que tes lèvres où de l’or bouge,Que tes seins dont s’éclaire d’or la pointe rouge,Que tes genoux, tes pieds et, tout entier, ton corpsFrémit d’une vaste étincelle d’or,Et tu traînes, c’est ta nocturne chevelure,De la terre boueuse où l’or vierge fulgure :Merveilleuse, ô corps en or,Idole, déesse, étrange, Toute en or !
106 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Jardin des Îles claires, Paris, Mercure de France, 1901· numérisation books.google.com· Sources