Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vergers illusoires, 1892· I L’Appel des flots qui chantent

« Celui que ne surent émouvoir »

André Fontainas· 70 vers

Celui que ne surent émouvoirDe molles danses puériles,Au loin vers les jardins du vieux manoirTourne sa tête lasseVers les pâles enfants dont la grâceEt les embûches frêles n’ont pas pu l’émouvoir.

Je ne reviendrai plus savourer l’ombreNi les fruits d’ombre en l’ombre du vieux manoir !Et moi qui fus le maître du seuilDe vos fêtes et des glorieuses joies,Je m’en vais où m’entraînent de captieuses loisVers les brumes et le brouillardEt dans les contrées sombresDont jamais nul soleil ne fleurit le brouillard ;Et, pour l’espoir d’y enlinceuler tout espoir,J’y vivrai seul et sans espoirEn l’oubli de mon règne et des jardins de mon manoirOù, parmi vos vices en fleurs et vos péchés,A fleuri mon enfanceDans les vices et les péchés de l’ignoranceEt dans les hontes de l’espérance.Jamais je ne reviendrai manger aux fruits de votre ombreNi boire aux eaux de vos ténèbres.Je connaîtrai l’horreur consolatrice et les ténèbresÉternelles avec de brèves lueurs funèbresQui ne me feront plus de peur.J’assouplirai mon cœur à la terreur,Je goûterai les affres de ces ténèbres,Mes yeux ne seront plus soumisAux vols comme du vent de caprices ennemis,Et ce sera déjà la mortQue je connaîtrai dans le silence d’un monde qui dortEt dans la paresse langoureuseDe ce rêve d’inexistence assoupie et heureuse !

Celui que ne surent émouvoirLes paroles puérilesAu loin vers la Princesse du ManoirTourne sa tête lasse,Vers l’Enchanteresse dont la grâceEt les embûches frêles n’ont pas pu l’émouvoir :

« Et toi, Princesse, qui vins étrangère en la maison,Avec la lumière seule du sourireEt les parfums de fleurs de tes yeux où toute joie se mire,Reste la Princesse et la Reine en ma maison !

O toi que nul deuil ne désole,Jamais ne pense à Celui qui t’aura fuie,Triste amant déchu de la nuit et de l’ennui,De crainte que le deuil de ta beauté ne te désole !

Mais en la gloire de ta royauté sous le diadèmeEt ta chevelure de diamantsRis et chante, fleuris de baisers tes amants,Garde en la royauté de ta gloire le diadème !

Qu’importe si je t’ai fuie ?Tu seras heureuse et la princesse des doux jeux ;Plus de tristesse qui fasse tes jours orageux,Puisque moi de qui la tristesse lassait, je t’ai fuie.

Sois joyeuse, ô Reine, sans moi,Que vos danses enfin accablaient de tristesses !Je n’ai jamais goûté le bruit des fêtes ! — O Princesse,Ta joie encore sera plus joyeuse sans moi !

Plus de factice éclat ne brûle aux glorioles !Dans la haine de l’amour et le mépris de la gloireMon orgueil se dénie au triomphe illusoireFutile haillon de froides glorioles !

Celui que ne surent émouvoirUn rire ou des couronnes puérilesAu loin vers le site obscur, du vieux manoirDétourne sa tête lasse,De l’ancestral domaine où la grâceEt les embûches frêles n’ont pas pu l’émouvoir.

70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vergers illusoires, Paris, Librairie de l’art indépendant, 1892· numérisation books.google.com· Sources