Nuits d’Épiphanies, 1894· L’adversaire
Fête nocturne
Au manoir de la Mort éclate une âpre joie.Sous le portique aux lés d’argent parmi la soieSombre d’une tenture épaisse qui s’éploieJusqu’au rebord des balustrades,En sanglots, en rires par saccadesS’étouffent les rumeurs d’une foule confuse.Un mince jet d’eau silencieusement fuse,Puis se brise vers les vasques aux fleurs confusesD’asphodèles en guirlandes aux colonnadesDont la tige baigne parmi les eaux lourdes.Un rire ou des paroles lentes et sourdesEt parfois des rumeurs où vibre seul l’effroiOu des espérances étoufféesS’exaltent aux glaçons des claires paroisEn le bruissement aigu des hauts trophéesEt des glaives vers la foule plantés droits.
Sur un thrône élevé règne comme une idoleLa Maîtresse de la vieDe qui la chevelure comme d’une idoleFaite des ténèbres de la nuit asservieSe déploie et s’abandonneNoire sur le blanc mat de sa face d’idole,Et sous l’étincelant éclat d’une couronneSurgit songeuse en son apparence d’idoleLa Maîtresse de la vieDroite sur son thrône d’impératrice-idole.
Jusqu’aux larges voûtes de la salle,Acerbe de frôler les glaives des trophées,De parmi les rumeurs des gaîtés étoufféesGronde, parfois rugit la clameur colossaleQui pluie aux sonores gouttesS’éparpille en frappant les voûtesEt s’épand sur les trophéesEt le peuple confus que cette pluie inondeJoyeux, ivre d’extase à la clameur qui gronde :Cette sourde clameur est son chant de triomphe.
L’idole impassible et muetteSonge sur son thrône et le visage levéPoursuit bien au loin de la fêteL’orgueil d’un triomphe rêvé :Elle voit la forêt et l’embûcheEt les pièges et les leurres nocturnes où trébucheQuiconque vient contre elle en légat de lumière ;Elle est la seule lumièreEt la dompteuse de la nuit.En les rhythmes de la clarté premièreLe chœur des astres la suitElle la Mort, l’idole et la seule lumière.
Elle règne en la gloire de son thrôneEn le triomphe de fêtes qu’elle dédaigneElle regarde au miroir où l’image se formeDes faits d’une aventure lointaineEt d’une audace sacrilège.Mais s’étend la forêt propice aux sortilègesEt sous le ravin d’ombre est une eau qui protègeLa puissance seule et hautaineQue nulle magie n’abandonneDe l’idole qui règne en la gloire de son thrône.Impassible et muetteElle a levé la têtePar un brusque regard aux glaives des trophées :Ils viendront les trois rois mentis à l’avenir(Leurs belles âmes que trop d’amour eût étouffées ! )Ils viendront et leur marche en la nuit doit finirEt leurs glaives enrichiront les hauts trophées.
65 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Nuits d’Épiphanies, Paris, Édition du Mercure de France, 1894· numérisation books.google.com· Sources