Nuits d’Épiphanies, 1894· L’adversaire
Le lac crépusculaire
Parmi les tiges rivulairesLe long du lac sous les vapeurs crépusculairesVoix mystérieuse tu pleuresVers le bois violé d’embûches et de leurresVoix de souffrance, de colèresQuel rire, flèche sûre avec son vol qui vibreFendit la livide brume qu’elle déchire,Quel rire aigu outrage la chair de ton angoisseVoix de douleur, voix d’angoisse ?
Tôt la livide brume s’est referméeSur l’hivernale torpeur des arbres et du lacEt désormaisNul murmure aux joncs rivulaires et du lacEt nul frémissement ne court plus l’eau du lacOù s’installe la solitude désolée ;Le vent de nul sanglot n’émeut plus la valléeSur qui des arbres pèse la brume étaléeMuette et désolée.
O mort frileuse du grand lac crépusculaireQue le languide hiver de lourds brouillards submergeUn prestige de fleurs réjouira la bergeEt peut-être une joie amoureuse très claireRenaîtra parmi l’or de tous ces longs roseauxEn vive éclosion de lumineux oiseauxÉpris éperduement des corolles nouvelles.Parfums défunts d’iris, de lys et d’asphodèlesQui sous les eaux dormez à présent d’un sommeilImmuable ! ou parfums vous mêlant au soleilQui rit en la chanson renaissante des feuilles,Insidieux parfums du mystère aboliVous renaîtrez du calice des fleurs d’oubli,L’été futur vous mentira d’où tu endeuillesO voix de cet hiver ! les bois crépusculairesLourds d’angoisses, d’embûches et de leurresOù, voix accusatrice et dolente, tu pleuresSous l’outrage de l’âpre rireQui flèche dans ta chair se rive et te déchire.
37 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Nuits d’Épiphanies, Paris, Édition du Mercure de France, 1894· numérisation books.google.com· Sources