Nuits d’Épiphanies, 1894· Le bois frissonne au crépuscule
Les vierges se mirent dans les miroirs
I
A nos fenêtres, à nos miroirsLe soleil agonise en baisers de lumière.Et là-bas l’orbe large embrase la clairièreDe la forêt obscure vers la Ville et vers la Mer.Déjà d’étranges visions ce soirGlissent pâles aux vitraux lourds de nos fenêtresEt se meurent en l’or de nos miroirs.ChevauchéesVers quelle destinée ? ô Rois ! et quels espoirsVous guident par la nuit vers nos ternes miroirsOù les éclairs de vos cimiers se meurent ?Hélas, c’est l’heureEn la méchanceté nocturne des forêtsDe l’angoisse éperdue et d’embûches cachées.En nos fenêtres, en nos miroirsO chevaucheurs hautains ! vos spectres ont passé,Mais vers les halliers noirs sous les frênes, les hêtresLes chênes des forêts taciturnes de soirEn vain de nos fenêtresVers vous que nous rêvions les Rois de notre espoirNous fîmes au crépuscule un geste d’espoir.O phantômes de nos miroirsPhantômes déjà du passéNos yeux vous ont guettés sous l’or de nos miroirsAux baisers apeurés des mouvantes lumièresJusqu’au rêve reflété de la clairièreDans l’or de nos miroirs ou d’antiques fenêtres.
II
A quoi bon me mirer au miroirJe sais que nul élu ne viendra dès ce soirAvec un sourire de l’espoirMe sourire en l’éclat aboli du miroirEt je veillerai toute exilée d’espoirSur la haute terrasse et jusqu’au dernier soir.
Vous n’étiez pas un rêve videO vous qui chevauchiez parmi les fleurs lointainesVers la promesse de mes lèvres avides :Je voyais vos chevaux s’abreuver aux fontaines.Où vous cueillîtes sur leurs rivages lividesDes bouquets pâles pour mes seins et mes doigts las.Hélas qui vous arrête là-bas ?N’avez-vous nulle pitié de mes peines ?Pourquoi vous arrêter là-bas,Même si vos membres étaient las ?
J’ai pour vous disposé des lits moëlleux et fraisPropices aux délices des caresses,Mais vous n’avez pas eu de souci de mes peinesEt la terre dure autour des rustiques fontainesFut l’oreiller choisi de vos lourdes paresses.
A quoi bon me mirer au miroirJe suis trop seule à me sourire en le miroirEt mon espérance fut vaineD’un plus pâle sourire qui m’y sourirait !
Vos formes n’étaient pas d’un mensonger nuageQu’un songe seul douait de vie ou d’un visage :Vous êtes les Chevaliers tard-venusQue m’annoncèrent dans la fièvre du jeune âgeLes signes certains de magiques présages.Où donc rester si tard puisqu’il vous faut venir ?Celle qui vous attend et dont l’âme vous pleureDe votre sourire se leurre,Et de tant vous attendre elle a peur de mourir.
O ma croisée ouverte sur tous pays de l’horizonNe me suis-je abusée à de mauvaises visions,Dois-je ne croire à nulle survenue ?Je les ai vus les trois Chevaucheurs étrangersEt leurs casques dont les cimiers sont surchargésD’opulents panaches et d’aigrettesParmi lesquels s’éploie un vol d’aigle ou d’aiglettesVers l’essor fraternel de mes mains étendues !Toute espérance est-elle perdue,Et passez-vous votre cheminEn l’incessant mépris de délices futuresVers les funestes aventuresQui surgiront aux carrefours de vos cheminsJusqu’à celle que ne suivra nul lendemain ?
Errez votre chemin,Je me détourne de la croisée et du miroirD’où j’avais vu vos faces d’espoirSourire vers moi qui vous tendais les deux mains ;Suivez votre cheminJusqu’où vous le clôra quelque sinistre soirLa sûre nuit sans lendemain et sans espoir.
82 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Nuits d’Épiphanies, Paris, Édition du Mercure de France, 1894· numérisation books.google.com· Sources