Récifs au soleil, 1922· I Récifs
Devant la mort
N’as-tu pas dit : fantômes vains, ce sont des formesSans couleur, sans regard, sans désir et sans voix ?L’aube renaît ; il n’est plus l’heure que tu dormes,Détourne toi des vains fantômes que tu vois.
Les premiers jours d’automne ont été si moroses,Si ternes, si trempés de boue et de brouillardsQu’un uniforme ennui s’étendait sur les chosesEt les passants glissaient tels des spectres blafards.
Éveille-toi. Ne plonge plus au fond du gouffre,Exalte-toi dans les prestiges du matin ;Écoute murmurer la terre au cœur qui souffreL’hymne réconfortant de son espoir certain.
Qu’importent les douleurs et les chutes lointaines ?Ceux-là qui sont partis ne reviendront jamais.Rafraîchis ton esprit avec l’eau des fontainesDes nocturnes erreurs en qui tu te complais.
L’ombre n’alourdit plus les plaines ; le silenceEmplit l’espace et vibre où frémit la clartéSur les chaumes, autour des meules, dans l’air denseEt pacifique où se survit le bel été.
Le superflu regret d’un passé qui s’écroule,Et la tristesse avec les larmes et le deuilC’est le breuvage épais dont s’abrutit la foule ;Toi, regarde plus haut ; dresse-toi sur le seuil.
Dresse-toi sur le seuil au soleil qui ruisselle ;Les sources de la vie ont jailli sous tes yeux ;Contemple se mêler la force universelleDans les cris de la terre et les frissons des cieux.
Il n’est pas vrai que tout se dissolve en poussièreNi que seul le néant de nos désirs soit sûr ;Les visages des morts brillant de beauté claireSourient à nos regards fixés vers le futur.
Il n’est pas vrai que tout succombe et disparaisse ;Nous sommes faits de ceux qui furent avec nous ;En nous grandit leur joie ou gronde leur détresse,Essaim tumultueux en d’incessants remous.
Le temps viendra bientôt qu’à ton tour tu t’endormesDans l’impassible nuit qu’on croit sans lendemain ;Ta forme se fondra parmi les autres formes…Délivre-toi du deuil et des fantômes vains.
28 septembre 1916.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Récifs au soleil, Amiens, Librairie Edgar Malfère, 1922· numérisation books.google.com· Sources