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Récifs au soleil, 1922· I Récifs

La ville au bois

André Fontainas· 109 vers

à Georges Marlow.

I

La petite ville sur la collineSourit dans la fraîcheur du matin rose ;D’un tendre et blond baiser qui frissonne et qu’il poseAux murs blancs des maisons, le soleil illumine,Au penchant déjà rose et clair de la collineLa ville qui s’émeut entre des bois profonds.

Lassé d’avoir marché par les routes nocturnesSous le ciel lourd où les nuages vagabondsAu gré du vent en furie délirent et hurlentLe malentable désespoir de leurs douleursEntre les arbres que les tourmentes échevèlent,Lassé d’avoir suivi sous le fracas des heuresTorturantes par cette nuit âpre et rebelleLes tortueux détours du long chemin boueuxMalgré l’effort et les assauts de la tempêteEt la grêle qui par moments cinglait ma têteEt mes membres, et me fixait vertigineuxSur place, sans que je pusse, désormais,Dans l’épais tourbillon des ténèbres hostilesOuvrir les yeux sur l’abîme et voir le périlObscur et traître où les rafales m’enfermaient :Lassé d’être têtu contre la nuit mauvaiseEt les embûches du climat et du destin ;Lassé du deuil dont le tourment à mon cœur pèseEt que je fuis vers les sommets jamais atteintsDe pur oubli, d’amour et de beauté sereine ;De tout lassé : des autres, du ciel et de moiQui me suis trop connu pour me voir sans effroiAffronter le voyage orageux et la haineImplacable des éléments qui se déchaînent ;Lassé de tout, je me suis couché dans les bois,Indifférent à ces tumultes de la nuit,Et, sans plus sentir ni plus entendre, je m’endormis…La petite ville blanche et rose domine,Riante au soleil, dans sa fraîcheur, la colline ;Elle est entre des bois que le matin fait rosesSous les vertes cimes des cyprès et des pins ;Elle sourit comme sourit le clair matin,Dans la chaleur du jour vernal à peine éclose.

Je dormais. Un rayon jouant aux branches d’arbresM’a frôlé le visage et entr’ouvert les yeux,Aube paisible après le combat furieuxDe la nuit ! Maintenant un soleil tendre dardeSa lumière de joie où grondait le vacarmeDe l’ouragan et des grêlons injurieux,Moëlleux soleil après la longue nuit hagarde,Soleil de rêve qui chante tendre et si blondDans cette clarté vaporeuse et balsamique,Voix qui vibre vers moi comme un appel magiqueDe vie et de bonheur !Je me lève d’un bond ;Déjà mes yeux, mon cœur, d’un élan tout nouveauParcourent les jardins de la colline heureuse ;Frais chemins qui gagnez, par des pentes ombreuses,Si calmes et si lents, les terrasses, là-haut,Où les fenêtres qui sourient au matin roseSemblent comme des fleurs paisibles être écloses,Paresseux chemins, taillis emplis d’oiseauxEt du murmure caché des ruisseaux,Doux chemins propices aux rêveriesQui attardez à chaque tournant sinueux,Parmi des voluptés d’extases attendries,Les pas de ceux qui montent vers la ville,Ah ! mes yeux aventureux,Mes yeux éperdus et fébriles,Comme ils ont su déjà vous devancer, mes yeux,Et atteindre où vernal le soleil l’illumineLa petite ville rose sur la colline !

II

Ai-je rêvé ? Ou quels prestiges me fascinent ?Ne suis-je plus au bord des bois dans le cheminD’où j’ai vu, blonde et rose, sur la collineUne ville frémir sous l’azur du matin ?Mes paupières ne sont point closes. Je me sens vivreHeureux, léger, l’esprit en fête, plein d’espoir ;Mes deux mains vers les formes vaines qui m’enivrentOu réelles, qu’importe ? Si vous êtes bellesJ’irai vers vous ! Je veux vous aimer et vous prendreQuand même cette étreinte où ma fougue m’appelleDevrait dissoudre sur ma lèvre un goût de cendre :Pourvu que la volupté dure un instant,Qu’importe, même si c’est la Mort qui me tendL’appât fatal de la démence dans l’Amour ?Mais non, je ne délire point : voici le jourD’heure en heure grandir au ciel, et, sur les bois,Le soleil chaud rayonne et flamboie où je voisLes mirages brûlants s’embraser tour à tourEt s’éteindre soudain au gré d’autres qui naissent.Parfums troublants et doux du miel et de la mer,Larges corolles d’harmonie et d’allégresse,Fleurs chanteuses parmi d’invisibles jardins,Charmes neufs et subtils, ô voix par qui soudainDe longs frémissements d’extase embaument l’airDe leurs rythmes d’amour, de joie et de lumière !Ah ! que la terre est jeune et belle ! Que ces boisSont accueillants et fiers dans leur force sereine !D’une sève puissante encor comme autrefoisLa vie est pleine !O voix,Effluves qui dressez vers moi, vivantes flammes,L’ardente vision des nymphes et des dieux,O délices ! pourquoi d’un rêve insidieuxN’êtes-vous aujourd’hui que ruine en mon âme ?Mais il n’importe ! Avant de disparaître, ô voix,Harmonieuses voix dont les grands bois s’emplissent,J’ai su par vous goûter tout le vin des délices,Et, maintenant, sur la colline,Dans la ville qu’un doux soleil illumineJ’attends, heureux, tandis que m’affolent des rêves,Que mes jours, peu à peu, tranquillement s’achèvent.

109 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Récifs au soleil, Amiens, Librairie Edgar Malfère, 1922· numérisation books.google.com· Sources