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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Récifs au soleil, 1922· III Soleil

La danse des heures

André Fontainas· 148 vers

à Eugène Koettlitz.

L’Homme :

En vain l’aurore et le jour et la nuitEnlacent la danse des HeuresSur la plaine où leurs pieds étincellent sans bruitEt courent comme une onde qui s’enfuit :Tu pleures, tu pleures,Et dans la nuit, et dans l’aurore, et dans le jour,Lorsqu’au long des heuresTu te lamentes, tu te désoles, tu pleures,L’ouragan gronde alentour.

La Femme :

Ne cesserez-vous point, éclairs, tempêtes,Voraces démons acharnés,Ne cesserez-vous point, furieux que vous êtes,De rugir et de pousser sur nos têtesEn vols effrénésLes vautours de la tempête et le feu des éclairs ?Fauves acharnés,Ils fondent sur la plaine, et les champs calcinésSont de décombres couverts.

Ni le jour ils ne cessent, ni la nuit, —Que la danse des Heures enlace,Silencieuse et vorace,L’orgueil du monde par leur rage détruit,Ou qu’elle coule comme un ruisseau qui s’enfuit,Ils ne cessent de sonner la guerreEt de couvrir de honte la terre :Au vol démesuré des vautours de tempête,Démons de mort et de nuit,Ils sèment sur notre cœur et sur notre têteLe deuil dément et le désastre de la nuit.

L’Homme :

Je me souviens. Naguères l’Heure tendre,Attentive devant le seuil,Des matins d’ambre clair aux soirs de blonde cendreSe plaisait dans un sourire à suspendre,Guirlandes d’accueil,Les glycines en grappe où la vigne sauvage,Et, suave, au seuilEntrait la Joie, et l’on faisait un chaud accueilAux parfums qu’elle propage.

La Femme :

Regarde devant toi : l’Heure est funeste,Elle gesticule et maudit ;Le vent déchire, l’air brûle, la pluie empeste ;L’homme lance la mort avec le gesteQu’il lève et branditParmi la plaine, semeur sinistre et méchantSous un ciel maudit,Et il ne sème, et il ne lève et ne branditRien que la mort sur son champ.

L’Homme :

La plaine frémit de lumière tendre.De sourds roulements dans le lointainS’attardent, mais le matinBaigne dans la joie où la Paix va répandreLa fête de ses fruits doux et blonds, et descendre,Annonciatrice du réveil,Et dans les saints rayons du soleilChasser au loin et pour jamais l’Heure funeste :Ah, par la jeunesse tendreEt la clarté d’amour dont brillera son gesteLa terre dans sa joie étreindra l’Heure tendre !

L’Heure tendre, l’Heure pacifique et sereineRuissellera de fleurs aux plis de son manteau ;Déjà sa main les égrène ;Elle chante en marchant sur la terre et sur l’eau ;Ses pieds nus dans la lumièreDe l’aurore printanièrePénètrent de soleil le monde grand et beau :Que le monde sera beauSi la divine Paix en renaissant ramèneParmi les hommes de nouveauLe pur sourire de l’Heure tendre et sereine !

La Femme :

L’Heure de la Paix est loin.Le sang coule, la mort s’abat sans lassitude ;C’est une Heure rudeDont le muffle affamé fouille au moindre recoinD’amour ou d’étudePour s’y gorger de carnage et d’horreur.Ni présage sacré, ni souffle avant-coureurN’atteste qu’à la Paix le Printemps prélude :Une Heure tendre, ô fol espoir, funèbre erreur !

L’Homme :

L’Heure de la Paix est proche.Je l’entends qui s’avance à pas clairs dans les bois ;Là-bas je la voisS’élancer de la mer, monter de roche en rocheEt soudain tenirLe ciel, d’où ses bras frais enlacent le monde.O mon Amie, il n’est plus temps que se morfondeNi ta douleur ni ton dolent souvenir :La Paix s’épanouit ; tout vit ; l’Heure est féconde.

La Femme :

Homme faible, ton cœur oublie : où sont nos morts ?Où sont nos fils, si beaux de leur jeunesse neuve ?Ils tendaient, nobles et forts,Le vierge élan d’âmes farouches à l’épreuveDe la guerre aux durs combats…La gloire a suivi leurs pasPeut-être, qui le sait ? — Puis, un jour, l’eau d’un fleuveDu Nord, l’eau lourde d’un fleuveAvec tant d’autres corps a charrié leurs corps…A jamais mon âme est veuve,Mais toi, Père, peux-tu sourire sans remords ?

Ainsi, seule, je vous pleure,Mes pauvres fils en qui vivait mon vaste espoir !Quoi, ne plus vous voir !Comment ne se peut-il, Dieu clément, que je meure ?Que le monde est noirA présent : nos fils sont morts ! Et moi, leur mèreImpuissante parmi ces fureurs de la guerre,Je pleure, mais rien ne peut émouvoirL’Heure de sang, l’Heure implacable de la guerre.

L’Homme :

O malheureuse ! nos fils,Je les sens vivre, et, tandis que tu te courrouces,J’entends leurs voix doucesD’espérance et de foi chanter comme jadis ;Une eau sous les moussesN’est plus limpide ou plus fraîche que leurs voix.Purs, ils désignent, devant eux, avec leurs doigtsL’avenir de fête que tu repousses ;Ils se dressent parmi l’aurore, et je les vois !

Le Poète :

O grandeur ! l’homme à l’homme adouci tend la palmeDe la victoire, et la terre renaît au calmeDu labeur sain, de la pensée, et de l’amour.Les claires Heures alentourTissent leur danse pacifique et souriante ;Leur chœur léger mène le monde, et l’orienteVers la vierge beautéOù sous le ciel enchantéL’air résonne aux accords merveilleux de la Lyre,Où, jeune, florissant, ardent, l’Homme respireLa vie et la divine ivresse de la Paix !

Eaux bienfaisantes, champs regorgeants, bois épais,Montagnes et vallons, ô Nature diverse,Et vous, les villes d’industrie et de commerceOù plonge aussi l’étude aux sources d’idéal,Écoutez, regardez : au transparent cristalOù vibre la splendeur de l’humaine harmonie,Brise propice aux jeux d’une joie infinie,C’est vous, les Heures, qui du frôler de vos pasAllumez par étincelles les éclatsD’une fougue lucide où s’embrase le rêve, —Et l’homme éperdûment d’heure en heure s’élève !

Sereinement alorsNous songeons à vos deuils, aux nôtres, à ces morts,A ces héros qui sont tombés dans la mêléeAffreusement, quand leur force fut immoléePour d’incertains espoirs d’amour :O vous, nos Saints ! votre Heure s’enflamme à son tour,Nous nous traînons, pieux, devant le mausoléeOù s’exaltent votre courage et vos douleurs ;Et notre âme vous prie, émue et désolée,Et l’Heure belle vous parsème de ses fleurs.

148 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Récifs au soleil, Amiens, Librairie Edgar Malfère, 1922· numérisation books.google.com· Sources