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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Récifs au soleil, 1922· III Soleil

Matinée au bord de la mer

André Fontainas· 102 vers

à Théo van Rysselberghe.

I

La mer ! Toute la mer lente et plaintiveDéferle ses flots sous les falaises de l’île,Et le vent qui gémit par les plaines de l’îlePlonge las aux vagues et meurt à la dérive.

Flots de la mer et jeux des vents insidieuxQui enlacez parmi les treilles d’un silenceFrais-issu les guirlandes où se nuancentLes fleurs d’écume par milliers ouvrant des yeuxOu éteignant à peine nées leurs corolles,C’est de vous, vers qui la fièvre nous affole,Que nous vient l’hymne exalté de la couleur.Vous êtes, aux matins fortunés du Printemps,L’éblouissant miroir où du ciel tendre affleureA demi assoupi le baiser palpitant ;L’haleine douce éclose en des jardins stellairesDe parfums merveilleux étonne votre éveil ;Votre beauté déjà plus ardente s’éclaire,Quand, toute brume fondue, sur la merA surgi le Soleil !

Au long des porphyres en feuQui s’incurvent de promontoire en promontoire,Cimés sous le limpide azur d’ombre et de gloireEt d’émeraude qui tressaille et qui s’émeut,Sont tassés les fûts des rouges chênes-liège,Et, tout ailés de feuilles fines dont s’allègeLe frisson, des mimosas sensibles qui lèventLes frêles grelots de leurs grappes suavesÉmerveillent de leur fraîcheur et de leur rêveAmoureux un rampant et tortueux cortège,Nœuds grouillants, dards tendus, de nopals et d’agaves.

II

Les blondes heures du souriant prestige,Clarines sur la mer alertes, puériles,Sonnent l’aube dans la rosée et voltigentAu large, où la féerie des flots oscilleSelon les souffles de l’espace.Les blondes heures du prestigeVertigineux et vivaceSuscitent au fouillis invisible des tigesSans nombre l’essor des pétales mobiles.

Montez vers moi, montez, ô tourbillon d’abeillesQui essaimez dans le matin d’outre la mer ;Emmêlez à foison où la joie appareilleLe chatoyant émoi du solennel mystère :O rêves ! une douceur profondeAccueille dans les frissons bénins du cielQui volent à peine légers au ras des ondesDe vives ailes d’or, de flamme et de miel.

Aux confins violets de l’horizonVous accourez de tous les rivages d’aurore,Délaissant la candeur des nacres purpurinesBéryls vibrants d’éclairs, saphirs sonores,Sardonyx rubescents, brusques aventurines,Souffles exhalés en pâmoisonsD’améthystes enthousiastes et de topazes,Délires diaprés dont l’aigue-marineAu gré divers des flots s’extasie et s’embrase.

Mon âme éperdument nage et se confondDans la chaude clarté exultante et vorace,Dans ces glorieux matins blondsOù la lumière brille attirante et m’enlaceAu déroulement fou des couleurs qui ondoient,Qui frémissent du ciel paisible sur les vagues,Et de ces bois où s’effrange un peu d’ombre opaqueJusqu’aux fascinateurs lointains gorgés de joie.

Mon âme nage à l’aventure, elle se plaîtAu jeu des vagues, au prestige des refletsQui étincellent et qui miroitent.Floraisons à l’infini des mers, forêtToute flottante d’éclairs de flammes et de feux,Mon âme à l’aventure y plonge, et se hasardeVers les fonds éperdus des horizons heureux.

III

Sont-ce mes yeux en vain grands ouverts qui regardent ?Sont-ce mes lèvres qui respirent ?Ni ma chair ni mes doigts ne connaissentL’air ailé dont la pénétrante caresseM’entraîne au ciel enivré de délire.

Meurent mes sens ! Mon âme mêlée à l’airQui ondule en se jouant par l’espaceAllume au large, sur les vagues, des éclairs,Et, glissant au silence des eaux, les embraseDu prompt scintillement des aigrettes stellaires.Elles vont souriantes de place en place,Elles accourent avec le flot sur le rivage,Et, gravissant les parois des promontoires,Se blottissent parmi la gloireEt le frémissement attendri des feuillages :O, sacrés par leur présence, profonds feuillagesDes arbres lourds qui vous exaltez près des plages,Les radieuses de la merOnt suscité, au rire avivé de leur joie,L’hymne multicolore et le mystèreInfini de beauté dont ces matins flamboient !Elles sont là, elles étincellent au sein des vagues,Elles s’enlacent dans le soleil, et leurs bras nusRuissellent de lumière pure,Et la vierge fraîcheur de leur torse ingénuFlambe sous leurs torches de chevelures ;Elles attisent du doigt des naissances de fleurs ;Elles s’en lancent de l’une à l’autre la brûlure,Puis, lasses, d’un pas rapide sortant des vagues,Tout heureuses d’être engourdies par la chaleur,Sous les arbres, dans l’ombre bleue, elles s’étendent.

102 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Récifs au soleil, Amiens, Librairie Edgar Malfère, 1922· numérisation books.google.com· Sources