Récifs au soleil, 1922· III Soleil· L’éveil des dieux
III. « Selon l’essor léger de l’ombre qui voltige »
Selon l’essor léger de l’ombre qui voltigeSous le feuillage où rit le vent,La forêt a frémi d’un sonore vertige,Le dieu de marbre s’est dressé jeune et vivant :
Sa forme éclate blanche et lisse entre les branches,Son visage rayonne d’or,Ses cheveux emmêlés d’airelle et de pervenchesBrûlent l’air au parfum dont leur flamme se tord ;
Par ses yeux roux tendus au soleil qui s’y mireEssaiment les rêves divers,Tandis que ses dix doigts font flamber sur la lyreL’hymne nouveau d’orgueil qui grandit l’Univers.
L’azur limpide au vol d’ailes fraîches s’éploiePour la terre où chauffe l’été ;Tout un ruissellement d’harmonie et de joieInonde l’homme en sa ferveur ressuscité :
Lassé du bruit atroce et dévorant des villesEt de l’ingrat labeur des champs,Il gisait sous le poids des servitudes vilesDans la ténèbre des instincts bas et méchants,
Dans la ténèbre et dans le désert de l’EnvieCouvant la nuit, semant la mort,Insoucieux d’ouvrir les portes de sa vieA cette ivresse d’être jeune et d’être fort !
Mais voici qu’il s’éveille, et le rythme faroucheDont tremblent la cime des boisEt la source secrète et l’air même, le toucheAu cœur, accroît sa force en fougue, enfle sa voix ;
Il chante enfin, comme il frémit, comme il adore,Comme il agit, d’un mâle élan,Et ses actes et sa parole, c’est l’auroreÉclose dans son âme et qui va déferlant :
Telle en la mer vibrante au soleil qui l’embraseChaque flot s’exalte, concourt,Se mêle et se confond à l’unanime extase,A la houle de gloire où l’emporte l’amour,
L’homme et le dieu se sont étreints, et de leur lèvreParmi les brises du matinJaillit, d’un tel accord formidable, en la fièvreDe leur enlacement, un espoir si certain
De jeunesse éperdue et de splendeur ardentePour l’âme, le corps et les yeux,Que l’homme joint au dieu l’annule et le supplante,Éternel et puissant plus que les autres dieux.
Hors du groupe confus une force nouvelleSuscite et sacre l’éveilDe l’homme surhumain dont enfin se révèleLa sûre éclosion de joie, en plein soleil !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Récifs au soleil, Amiens, Librairie Edgar Malfère, 1922· numérisation books.google.com· Sources