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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Récifs au soleil, 1922· III Soleil

Visages

André Fontainas· 100 vers

à A. Ferdinand Herold.

Selon le geste las où la saison s’achève,Je goûte de l’automne, au bord du fleuve rouxQue le soleil couchant endort dans ses remous,Les lentes voluptés et la langueur d’un rêveParcouru par éclairs de frissons d’or dissous.

Des formes vagues s’étirent parmi la brumeDans les lointains, et sur l’eau lourde et dans les boisIl me semble confusément ouïr des voixEt pressentir soudain d’un destin qui s’allumeL’essor vertigineux et les vierges émois.

Elles montent dans l’épaisseur du crépusculeDont se fanent au soir qui tombe les couleursMortes, et dans le ciel vibrent seules les leursQui flambent clair au gré d’un songe où s’accumuleLa grave éclosion des visages en fleurs.

Poètes morts trop tôt, Amis ! ce sont les vôtresCes visages, ces voix qui fascinent l’élanDe mes désirs surgis au jardin nonchalantOù des parfums grisaient mon cœur, comme tant d’autres,Dans l’oubli de l’horreur dont le monde est sanglant.

Je vous entends et vous revois dans la lumièreQue l’ardeur de votre âme attisa dans vos vers :Ni les nuits ni l’effroi vorace des hiversN’ont terni dans vos yeux la sûreté première,Fleuve de flamme pourpre embrasant l’Univers.

O Toi, ta noble lyre héroïque et dolenteSur la glèbe brumeuse et vers le bois sacréSuscitait des splendeurs de soirs d’astres malgréL’incessante clameur de haine violenteQui harcèle en tous lieux l’homme désespéré.

Héros, tu te dressas à l’appel d’une raceQue l’âpre force de ses vainqueurs presse, mord,Et de tortures disloque ; jusqu’à la mortTu te dressas. Ton art devant l’amour s’efface,O Justice, ô Bonté, son espoir, son confort !

Et Toi, son frère par la ferveur et l’idée,Qui, si grave, longtemps as gémi dans l’éveilDes roses vaines, comme en exil, et pareilAu roi sans nom d’une terre dépossédéeJadis claire d’amour, de joie et de soleil,

Tu sus te détourner d’un passé qui s’écroule ;Les vivants ont levé leurs fronts ; tu sus bannirDe leurs âmes le culte creux du souvenir,Et ta voix fit monter une voix dans la fouleVers l’aurore et la mer où grandit l’avenir.

Sensible esprit français, cœur loyal d’Amérique,Fondez-vous l’un dans l’autre, et que germe, en l’avrilDe vos espoirs accrus par l’échange virilEt le puissant envol d’un idéal unique,La bonté de Quillard et de Stuart Merrill.

Vous êtes là, tous deux ; je vous touche ; et l’automne,Comme autrefois, aux jours heureux où s’enivraitVotre double ferveur, fête dans la forêtDont le feuillage en feu comme les flots moutonneVotre présence qui doucement m’apparaît.

Nous tressaillons d’entendre au-dessus de nos têtes,Tandis que la nuit morne aux clairières s’étend,Brusque et rauque souffler l’haleine d’un Titan ;Les grands arbres flamboient des racines aux faîtesÉtreints aux tourbillons rouges de l’ouragan.

De l’horizon bondit sur la terre élargieLe vent tumultueux se frayant un cheminDe mystère par où resplendira, demain,Avec des cris ardents d’audace et d’énergie,La triomphale joie éclose au cœur humain.

Les flammes hautes vont s’élancer et s’étendre,Verhaeren ! ton amour par flammes propagerL’amour universel sans mélange étranger,Et ton cœur, haletant de tant aimer ta Flandre.Ouvre au monde un miroir où son cœur va plonger.

Voyez combien la vie évoque de féeries,Gouffres ultramarins béants à nos espoirs ;Même au profond des nuits les cieux ne sont pas noirs ;L’océan de ferments déferle, pierreriesDont fût-ce un reflet vague incendierait nos soirs !

Écoutez et buvez ; affolez-vous d’ivresse ;Le délire éperdu du rêve où nous passonsNous imbibe à son flux de parfums et de sons ;Immergez-vous d’amour ; que devant vous se dresseLe geste chaud d’accueil à de proches moissons :

Oh, les belles moissons, où la brise chatoieEt frémit de frôler les cimes des épis !Les gerbes d’or mouvant étouffent sans répits,Sous l’ample floraison dont regorge leur joie,Les sursauts obsédants des vieux jours assoupis.

Vos chants limpides s’élancent sans qu’y détonne,En essor vers l’azur de vos jardins élus,Ni plaintes du passé ni regrets superflusDes printemps de naguère ou de la triste automneOù vous viviez encore et qui déjà n’est plus.

Je me mire en vos yeux, je reproduis vos gestes ;Je voudrais que ma voix, pliée à vos accents,Fît un écho sonore aux fièvres que je sensDe chanter d’après vous vers les splendeurs célestesLe prodige éternel d’éveils effervescents.

L’heure aux instants sournois s’enlace et s’enchevêtre ;Elle est trouble ; qu’importe ? Il n’est, mes grands Amis,De saine et pure joie et d’orgueils affermisQu’à suivre aux rythmes sûrs de vos poèmes naîtreL’amour puissant et plein que vos vers ont promis.

100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Récifs au soleil, Amiens, Librairie Edgar Malfère, 1922· numérisation books.google.com· Sources